samedi 23 novembre 2019

Retraite

6.900 signes


Il aimait cette retraite. Plus que les précédentes, c’était certain.
Sans doute la modernité qui, aujourd’hui, lui permettait d’être loin du monde au cœur même d’une grande cité. Sans doute aussi une certaine lassitude après tant d’années passées sur Terre, qui rendait si plaisant le repos.
L’appartement était au dernier étage, avec un balcon juste assez grand pour lui permettre de prendre le soleil sans sortir de chez lui. Il y avait aussi la télévision, cette invention qui faisait qu’aujourd’hui il pouvait suivre ce qui se passait ici ou là, tranquillement assis dans un bon fauteuil.
Mais ce qu’il préférait par-dessus tout, c’était l’internet. Cet étrange réseau qui lui offrait de faire ses courses ou gérer son argent, soigneusement placé, sans aucune interaction sociale, même minime. Sans mettre un pied hors de l’appartement, il pouvait discuter avec des inconnus dans le plus parfait anonymat et, quand l’envie lui en prenait, changer d’identité aussi simplement que changer d’adresse mél.
Lire aussi. Il avait plus lu en quelques années que durant toute sa vie précédente. Et il s’était découvert un goût amusé pour tous ces romans sortis de l’imagination des humains et dans lesquels, d’un instant à l’autre, il s’attendait à trouver sa propre existence imaginée.
Jamais il n’était resté aussi longtemps en retraite et, quoiqu’il s’astreignît chaque jour à quelques exercices, il passait de plus en plus de temps à avaler la culture humaine comme si cela fut soudain devenu une priorité. Il passait de longues semaines enfermé et l’agitation urbaine lui devenait bruyante et inutile.
Un œil extérieur aurait sans doute observé avec ironie celui qui avait été un grand guerrier, que d’aucuns avaient sans doute aperçu, quelques centaines d’années auparavant, dans des régions plus froides ou plus chaudes, sur les champs de bataille, et qui, aujourd’hui, ne se sentait bien que sur son balcon ensoleillé. Si son corps était toujours celui d’un jeune homme, ses aspirations n’avaient plus l’enthousiasme et la folie de la jeunesse.
Au milieu des conversations écrites qui lui arrivaient les jours où il se sentait seul et allumait son ordinateur, une correspondance durait plus que les autres. La femme s’était présentée comme reporter, photographe parcourant le monde, et ils étaient restés parfois plusieurs mois sans échanger un mél… mais le temps passait et, un jour, elle vint à passer par là.
Elle s’appelait Aurore, si tel était bien son prénom, et il lui avait donné son nom actuel, celui qui figurait sur la boîte aux lettres, dans le grand hall de l’immeuble, et sur les factures d’eau et d’électricité : Jean Marquet. C’était un nom qu’il avait pris par hasard, probablement au détour d’un roman ou d’un article de presse. De tous ses contacts électroniques, Aurore était la seule à laquelle, plusieurs mois après, il s’était décidé à livrer son nom et même la ville où il résidait.
Un jour de printemps, elle lui envoya deux petites phrases toutes simples : « Mon travail m’amène sur Nice. On pourrait se rencontrer ? »
Celui qui s’appelait Jean Marquet désormais hésita des jours durant, avant de répondre : « Oui. Où et quand ? » Quelques lettres qui lui demandèrent un effort incroyable car cette rencontre humaine, a priori plus intime que le simple échange verbal avec la boulangère ou le caissier du supermarché, remettait en cause le fondement même de sa retraite, y mettait un terme en quelque sorte.
Ils fixèrent un rendez-vous en milieu d’après-midi, dans un café de l’avenue Jean Médecin qui traverse la ville d’un large rai.
Il dut prendre le temps d’inspecter sa penderie, de se raser, car il n’envisageait pas de se présenter à elle dans ses vêtements élimés, derrière sa large barbe, qui suffisaient si bien à sa vie. Quelques minutes avant le rendez-vous, en s’inspectant une dernière fois dans le miroir de l’entrée, il rit de lui-même : il avait autant d’angoisse qu’un adolescent à son premier rendez-vous amoureux… et il sortit.
Il sortit de sa retraite.
Il marcha au milieu des trottoirs, regardant le monde autour de lui au lieu de filer en rasant les murs.
Il sourit à un bébé dans une poussette qui en laissa tomber sa sucette.
Il suivit les rayons de soleil sur les vitrines plus ou moins nettes.
Il redressa ses épaules, il aspira l’air chaud de ce début de printemps.
Il arriva au café et il la reconnut comme elle s’avançait vers lui, telle qu’elle s’était décrite : 1m72, de longs cheveux noirs déliés, un pantalon de cuir et un T-shirt noirs.
Il lui sourit.
Était-elle belle ? Il la trouva plaisante.
Quel âge avait-elle ? Trente ou quarante ans, peut-être.
Il n’avait en réalité aucune idée de qui elle était, sinon qu’il avait aimé discuter avec elle, par courriel, de longs mois durant et que, ce jour, il trouva merveilleux de boire un café en sa compagnie et de la regarder sourire.
Ils parlèrent, ils poussèrent même jusqu’à un restaurant dont elle avait lu le plus grand bien dans un guide touristique.
— Que fais-tu dans la vie ? lui demanda-t-elle.
— Je suis militaire en retraite, lui répondit-il. Je vis avec une petite pension.
Puis ils se séparèrent devant la plage et, bêtement, il n’osa pas lui demander quand ils se reverraient. Mais, quand il fut de retour chez lui, après un long détour dans les rues, de nuit, qu’il alluma son ordinateur, il trouva un mél très bref : « J’ai passé un bon moment et je suis sur la région encore quelques jours. J’aimerais qu’on se revoie. »
Il resta toute la fin de la nuit et la journée suivante à réfléchir, immobile derrière l’écran qu’il ne voyait plus.
La retraite ? Quel sens avait-il donné à ce mot ? Une période calme et isolée du monde. Il lui était même arrivé de se retirer en des contrées plus hostiles où l’homme ne venait pas. Les hommes de cette époque-ci lui donnaient un autre sens : l’arrêt de l’activité habituelle.
Il se leva enfin de sa chaise et se dirigea vers l’une des commodes qui encombraient sa chambre. Il tira le dernier tiroir, en sortit le vieux livre qu’il avait traîné un peu partout, recopiant son contenu sur un support plus neuf quand il s’usait trop. Il le feuilleta rapidement. Le sort était d’une simplicité incroyable, sans risque d’erreur, la volonté seule du lanceur en étant le seul ingrédient.
Devenir homme. Quoi de plus banal et de plus enfantin. Aujourd’hui, il comprenait enfin la démarche de ses frères et il se sentit en paix. Être mortel n’était-il finalement que l’aboutissement ?
Il se sourit.

Ils se retrouvèrent au même restaurant, mais son attitude à elle avait changé. Elle le regardait étrangement, comme intriguée, et il finit par lui demander :
— Que se passe-t-il ? Tu me regardes comme si j’étais différent ?
— Tu es différent, remarqua-t-elle comme une évidence.
Ils se turent, lui ne sachant que dire, sans vraiment comprendre ce qui se passait puis, surpris à son tour, il demanda :
— Qui es-tu ?
Elle lui répondit :
— Quelqu’un qui peut enfin prendre sa retraite.
Et elle sourit.

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