samedi 23 novembre 2019

Escale

8.500 signes


Marie rectifia sa position pour se caler le plus confortablement possible dans le siège en métal de l’aéroport. Elle jeta un coup d’œil à la grande horloge et replongea dans sa lecture. À la dernière page, elle referma l’ouvrage avec un petit claquement de langue satisfait.
L’horloge. Il lui restait encore une bonne demi-heure avant l’embarquement. Elle fouilla dans une de ses poches à la recherche d’un stylo puis commença à écrire sur la page de garde :
Cher inconnu,
J’espère que tu trouveras dans ce roman...

Quand elle eut fini de rédiger le petit mot qu’elle laissait au lecteur suivant, elle ne signa pas, se relut, puis déposa le livre sur le siège vide à côté. En réalité, à cette heure-ci, tout l’aéroport était vide. Seul le vol pour Paris avait attiré quelques voyageurs.
Elle remit son stylo dans sa poche, attrapa son sac-à-dos et se rapprocha de la porte d’embarquement. Un seul bagage. Elle avait abandonné une bonne partie de ses affaires dans les toilettes publiques où elle s’était changée quelques heures plus tôt, laissant l’identité de Jessica dans le seul pays qui l’aurait connue.
Marie aimait embarquer dans l’avion qui la ramenait vers son pays.

Le ciel était bas et gris. Marie avait décidé de passer quelques jours dans la capitale, histoire de se réacclimater avant de rentrer vraiment chez elle : faire du shopping et débarquer avec une valise pleine de vêtements, acheter un téléphone portable pour qu’on puisse la joindre comme un être humain banal, prendre deux ou trois livres, du maquillage peut-être ? Elle avait même poussé la fantaisie jusqu’à choisir d’élégants escarpins. En se regardant dans le miroir de la boutique, elle trouva qu’elle avait tout d’une dame.
Lorsqu’elle prit l’avion pour Nice, son corps avait réintégré le bon méridien et elle était délicieuse dans son tailleur hors de prix. Il y eut même un beau brun pour lui conter fleurette, l’avion étant en retard.
Marie aimait bien être une dame lorsqu’elle était en France.

Le taxi la déposa devant le portail de bois et elle sourit en prenant sa valise. Ici, l’automne se faisait toujours attendre et le jardin était en fleurs. La villa n’avait rien de démesuré : il y avait seulement trois chambres, pour ses parents, sa sœur et elle. Une seule salle de bain. Et un immense séjour où son père regardait la télé.
Elle n’avait pas d’autre chez elle dans ce monde qu’elle avait sillonné. Juste ici. Sa chambre au papier peint rose un peu fané. Le petit bureau aux tiroirs qu’il fallait forcer.
Un cri la tira de sa songerie :
— Marie !
La jeune femme sourit en reconnaissant la voix. Sa sœur, plus jeune de quelques années, courait vers elle pour la prendre dans ses bras. Il était bon de rentrer chez soi.

Son regard restait fixé sur le plafond blanc. Tout semblait si calme, si paisible. Les voix arrivaient de la terrasse par la fenêtre ouverte :
— Je suis tellement contente que Marie ait pu être là pour notre mariage, se réjouissait Delphine.
— Tu ne m’as jamais tellement parlé d’elle, répondait le fiancé.
Le sujet semblait le mettre mal à l’aise. Les amoureux discutaient ainsi, sans réaliser qu’elle était aux premières loges. Delphine arguait que Marie leur offrait un coûteux voyage de noces, le genre de voyages dont elle n’osait rêver, mais André, le futur époux, ne semblait pas aussi ravi de devoir tant à une belle-sœur qu’il ne connaissait pas.
— Et elle fait quoi, ta sœur, dans la vie ?
— Quelle importance ?
Les amoureux se disputaient à cause d’elle… Marie se leva et alla refermer la fenêtre.

Le décompte avant le grand jour avait commencé et il régnait une certaine excitation dans la maison. Noëlle avait du mal à décrypter ses propres sentiments. Elle aurait dû être la mère la plus heureuse du monde. Sa jeune Delphine se mariait. Et sa Marie avait pu venir. Bien sûr, l’aînée avait promis sa présence dans un mél il y a quelques mois, mais ses parents n’avaient osé y croire tant qu’ils ne l’avaient pas vue là, bien là.
Elle avait envoyé une très grosse somme d’argent pour que sa mère puisse réserver un voyage somptueux pour les jeunes mariés. Elle avait aussi donné de quoi payer la noce. Et encore pour…
N’était-ce pas ce moment idéal de la vie où la cadette se mariait et l’aînée semblait avoir bien réussi, au-delà de toutes les espérances de ses parents ? Mais une mère a parfois envie de pouvoir raconter à ses collègues :
— Ma chère Marie est… avocate ? médecin ? Elle voyage beaucoup à cause de son métier, mais elle sauve des vies et…
Noëlle ne parlait jamais de son aînée à ses collègues. Ni à ses voisines, ni à ses amies. À peine à son mari Jacques et, rarement, juste pour lui dire :
— Tiens, tu as vu, Marie nous a écrit ?

J-2
Noëlle a préparé un petit dîner pour eux cinq. Les parents d’André n’arriveront que demain. Ils n’habitent pas la région et ont eu un peu de mal à admettre qu’ils n’étaient pas indispensables aux préparatifs.
Le fiancé est tendu. Il apprécie ses futurs beaux-parents, il est très amoureux de Delphine, mais la présence de sa belle-sœur le dérange. La jeune femme est un peu plus âgée que le couple et ne parle quasiment pas. Tout le monde semble trouver cela naturel. Personne ne lui demande comment elle va, si son travail marche bien, si elle a quelqu’un dans sa vie...
Bien sûr, elle est aimable, polie, élégante, soignée, mais il ne l’aime pas, il ne peut pas se l’expliquer. Ou, tout simplement, il n’aime pas l’idée qu’il lui doive déjà tant.
— Et tu fais quoi, alors, dans la vie ? demande-t-il, n’en pouvant plus de ce silence complice et familial.
— Je suis enquêtrice pour une compagnie d’assurance, répond Marie, très naturelle.
Autour de la table, personne ne la croit vraiment, mais Noëlle note l’information : dorénavant, elle saura en quels termes parler de sa fille à ses amies.
— Ça a l’air de bien rapporter, continue André qui ne sait pas vraiment, lui, s’il faut la croire ou non.
— J’ai fait quelques rencontres et reçu quelques cadeaux, réplique la jeune femme avec un grand sourire.
Charmant. Désarmant.
Noëlle n’aime pas que sa fille mente, elle ne l’a pas élevée comme ça.

C’est la plus belle journée qui soit. On est au début du mois d’octobre et le temps est splendide. Le ciel est si bleu, si pur, qu’il en éblouit les invités.
Tout est parfait.
Et ce n’est pas peu dire. Jacques essaie de ne pas penser à l’argent que cela a coûté. C’est un homme honnête et travailleur. Sa famille a toujours bien vécu car il est professeur à la faculté de sciences, mais il n’est que fonctionnaire et jamais il n’aurait pu envisager pareille réception. Delphine est heureuse et c’est probablement ce qui compte. Pourtant, au fond de lui, quelque chose le chagrine.

Tout est parfait.
Marie sirote doucement le champagne. Un peu plus tôt, dans la soirée, un charmant jeune homme l’a entreprise et elle sourit en pensant qu’elle va profiter pleinement des jours à venir. Cela ressemble à de vraies vacances et elle adore cette idée. Delphine est heureuse, ses parents doivent sûrement l’être aussi.
Tout est parfait.
— Vous êtes ravissante.
La voix l’arrache à ses pensées. Elle se tourne vers l’homme qui lui a parlé et elle se fige. Sa mémoire. Parfaite, puisqu’elle n’a pas le droit à l’erreur. Tout y est trié, enregistré, classé. Elle connaît son carnet d’adresses, les détails de chacun de ses contrats. Sa mémoire est la seule chose qu’elle emporte toujours avec elle.
L’homme n’appartient pas à la vie de Delphine, ou d’André, ou de ses parents. Elle sait où elle l’a vu et cela ne devrait pas être possible.
— Quelle trace ai-je laissée ? demande-t-elle sans plus de formalités.
Nier ne servirait à rien, sinon à l’agacer. Elle a perdu, alors même qu’elle pensait raccrocher.
— Vous n’avez rien à vous reprocher, répond l’homme en lui souriant. Nous ne vous aurions pas retrouvée si nous ne vous avions cherchée que dans ce pan de réalité.
Marie ne laisse paraître aucune surprise, elle sait que tout est possible : la preuve se tient d’ailleurs devant elle et lui sourit dans son costume dernier cri.
— Que me voulez-vous ? Que dois-je craindre ?
— Je viens en client, vous n’avez rien à craindre, répond l’inconnu, confiant.
— Je suis à la retraite, désolée, rétorque Marie.
L’homme désigne la fête autour de lui, les invités, sa famille :
— Je ne crois pas. Vous n’avez pas envie que cette réalité soit menacée. Et nous avons besoin de vous.

Marie aime voyager en avion. Elle a parfois pris le train ou la voiture. Elle n’a jamais voyagé ainsi.
Quand elle franchit le portail, elle se réjouit de ne pas avoir gardé ses coûteux escarpins.

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