samedi 23 novembre 2019

Demain, à l’aube, je partirai…

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La condition de paysan est fort noble puisque, grâce à son labeur quotidien, le rude travailleur sait que les honnêtes gens auront de quoi manger chaque jour de l’année. Mais la noblesse de cette mission, quand on a dix-huit ans, mal aux mains le soir venu...
Je m’appelle David, j’ai dix-huit ans, je suis paysan.
Non par choix, d’autant que je peux m’enorgueillir d’avoir eu de bons résultats lorsque je fréquentais l’école du Hameau de Pom, mais parce que c’est là le métier de mes parents, et de leurs parents avant eux.
Bien sûr, enfant, je suis allé à l’école, j’ai appris à lire, à écrire, à compter, mais, lorsque j’ai eu quatorze ans, mon père m’a signifié qu’il était temps pour moi d’apprendre le métier. Le seul métier auquel on me destinait. Évidemment, j’ai pleuré, supplié, d’aller au lycée de la ville, de suivre des cours, mais mes parents n’ont simplement pas compris ma demande. Comment puis-je rêver de vivre dans un petit appartement sombre d’une ruelle étroite, au milieu de l’agitation citadine, alors que je suis ici fils de propriétaires disposant de terres à perte de vue... qu’il faut cultiver, entretenir, où il faut surveiller le bétail, et les gens qui surveillent le bétail.
Pourtant… Depuis que j’ai appris à lire, je rêve de quitter mes terres, de m’installer en ville et, à la terrasse des bistrots où se retrouvent les poètes, d’écrire de belles histoires qui font rêver, avec des images. Ou de voyager et de publier mes récits dans les journaux comme le font tous ces reporters avec lesquels je peux m’évader quand mon travail est terminé.
Enfin, la « chance de ma vie » arrive un matin, avec la camionnette du facteur.
Le facteur passe une fois par semaine puisque sa tournée fait six jours pleins et qu’il se repose le dimanche. Comme nous sommes en samedi, le journal n’est jamais bien frais, mais cela m’est égal : il raconte les choses de la ville, et du pays, et du monde. Il parle de maisons qui ont l’eau courante et même de drôles d’appareils qui les relient entre elles et dans lesquels on peut causer comme si notre interlocuteur était tout à côté de nous. Il vante des spectacles que je ne verrai jamais et les nouvelles toilettes des dames avec des dentelles et de la soie et des rubans. Il s’invite dans mon lit, quand la nuit est tombée et que je m’installe sur les oreillers, à la lueur des bougies, pour entendre toutes ces choses fabuleuses, loin, si loin…
Ce matin-là donc, après avoir récupéré courrier et colis, je m’installe à la table de la cuisine, avec un café infect, pour lire l’Hebdomadaire de Temlpac. Et la nouvelle s’étale à la une, dans ses caractères trop gros pour ma soif d’aventure : la fille de notre bon roi, la douce Brunhilde, a été enlevée par un dragon !
Évidemment, la sauver du dragon sera la tâche de nobles chevaliers, mais si, moi, j’y arrivais ? Ne serait-ce pas une occasion unique de changer de vie ?
J’entends tous vos arguments, le ridicule de mon projet... mais peu m’importe, j’ai besoin de rêver !
Demain, à l’aube, je partirai. Sauver la princesse.

Étonnamment, c’est ma mère qui m’oppose le moins d’arguments. Au fond d’elle, elle doit me comprendre. Mon père, lui, fulmine tout le repas du soir et le lendemain matin en me disant au revoir. Je sens de la tristesse aussi, il ne peut s’empêcher de penser que le dragon va simplement me tuer.
Mais aucun mauvais pressentiment n’a sa place, je suis déjà sur le chemin. Mon sac est rempli, ma gourde est bombée d’eau fraîche. Quand je reviendrai, je serai célèbre, ils auront lu mes exploits dans le journal.
J’emporte une carte du pays, un peu vieille, mais qui devrait bien faire l’affaire pour trouver un antre de dragon. Et la page de l’Hebdo qui cite le nom du kidnappeur et autres détails pratiques.
Au fond de moi, je sens que je vais réussir : c’est là mon destin.

La route est longue quand on va sur ses pieds et les pieds en question sont douloureux. Armé de mon plus beau sourire, je fais donc de l’auto-stop. De carrioles en chariots, de voitures brinquebalantes en camionnettes, je raconte à qui veut l’entendre mon grand projet. Et arrive à la première ville de mon parcours.
Ce qui me frappe, bien sûr, ce sont les hauts murs, les immeubles immenses à plusieurs étages, si bien que les rues sont sombres et... malodorantes. La puanteur me prend à la gorge : quelles créatures peuvent vivre ici ? Mais je ne trouve autour de moi ni les trolls solitaires des dessous de pont décrits dans les livres, ni les gobelins bruyants des grottes humides. Juste des hommes, comme moi. Dans les avantages de mon périple, j’avais inclus le tourisme, mais je déchante plus vite que mon père n’a dû le penser. La ville est sale, si sale...
Du coup, je ne m’y attarde que le temps de m’équiper. Je ne peux pas partir affronter un terrible dragon avec mon seul sac-à-dos et une fourche. Je suis bien sûr tenté de m’acheter une belle épée, lourde, menaçante... mais, malgré mes illusions, je ne suis pas totalement stupide : une épée, quand on ne sait pas s’en servir, c’est surtout un bon moyen de se blesser soi-même.
J’opte donc, avec l’argent que j’ai emporté, pour un arc robuste : de cette arme, je connais tous les secrets depuis que mon père m’emmène à la chasse le dimanche.

Au début, je vais passer par des villes, de grosses bourgades, mais le dragon ne s’est pas installé si près des bruyants humains. Si les premiers jours avalent les kilomètres au rythme des gens bienveillants qui me font monter dans leurs véhicules, bientôt je dois quitter les grands axes et m’éloigner de la civilisation.
Il a fallu que je me nourrisse, forcément, et ma bourse s’est vidée bien plus vite que je ne l’aurais cru, moi qui suis habitué à la bonne chère et à l’abondance. Il me faut donc, le long de la route, trouver des petits boulots pour ne pas mendier (inconcevable, mon père me tuerait !) et les jours passent sans que je me rapproche vraiment de mon but.
Un peu honteux, je prends conscience que je ne suis pas un héros. D’ailleurs, comment font les héros ? J’ai lu tant de livres et aucun ne parlait de gagner sa vie pour ne pas mourir de faim ou du mal aux pieds, le soir venu, quand on a tant marché. Puis je ne peux plus me laver autant qu’il le faudrait, ni changer mes vêtements. Mon rêve de gloire semble s’enfuir plus vite que je ne mûris.

L’antre du dragon est signalé dans une région déserte d’humains, où les forêts sont décrites comme impénétrables et où les loups ne nous craignent pas car ils ne nous ont jamais vus. Avant cette dernière étape, je dois redoubler mes efforts pour emporter assez de provisions (l’eau, elle, ne devrait pas manquer).
J’imagine que je suis censé avoir peur maintenant que la bête n’est plus très loin, mais, en vérité, je suis surtout las : j’ai l’air d’un clochard désormais et seules mes manières m’ont permis de trouver un travail en attendrissant les fermières. Si, lorsque j’étais près de chez moi, j’amusais les gens que je croisais avec mon grand projet, maintenant on me regarde avec suspicion, on me prend pour un fou.

En réalité, il ne me faudra que cinq jours depuis le dernier village pour arriver en bas de la montagne où vit le dragon. En fait de montagne effrayante des journaux et des livres, il s’agit d’avantage d’une grande colline et je décide de passer ma dernière nuit tout en bas, avant de l’escalader au petit matin. La fatigue devrait m’entraîner au fond de rêves épais, mais une certaine impatience me tient maintenant éveillé : je suis excité !
Je me réveille donc avant le soleil qui peine à s’extirper de son lit, je rassemble rapidement mes affaires et je grimpe. La colline est suffisamment petite pour que l’entrée de l’antre soit aisée à trouver. Dès les premiers pas, l’obscurité tombe sur moi et une odeur puissante (infecte ?) s’impose à mes narines.
Maintenant que je suis ici, je ne peux envisager de faire demi-tour et je réalise que mon arc est bien l’arme la plus inutile quand on s’apprête à affronter un dragon au fond d’une caverne puante. Évidemment, je pourrais faire demi-tour, mais, quand on a dix-huit ans...
J’allume ma lanterne et je m’avance prudemment. Mes narines s’habituent plus vite à l’odeur que mes yeux à l’obscurité, mais le chemin est simple : dans la galerie que je suis et qui en croise parfois de plus petites, seule cette allée principale est assez grande pour laisser passer un dragon, même de petite taille.
Au fur et à mesure de ma progression, il me semble percevoir un bruit étrange, comme si une énorme machine habitait les entrailles de la terre : un tracteur ? une laboureuse ? Et puis, dans ce noir propice à l’imagination, l’évidente réalité s’insinue dans mon esprit : un dragon qui ronfle. Serait-ce mon jour de chance ? Vais-je affronter la bête alors qu’elle est vulnérable ?
Ce n’est pas forcément une attitude héroïque, j’en conviens, mais mes parents m’ont enseigné plus de pragmatisme que d’héroïsme.
Comme je m’y attends désormais, je trouve le dragon endormi dans une vaste salle de pierre, enroulé sur lui-même, paisible. Il est énorme à la maigre lueur de ma lanterne, mais son sommeil semble profond et ses ronflements sont réguliers.
Alors que je reste là quelques instants à le contempler, à me demander pourquoi j’ai fait tout ce chemin, je me rappelle que la créature a kidnappé une douce princesse. Il faut que je la retrouve si elle n’a pas été dévorée. Et quelle créature se donnerait la peine de kidnapper une personne royale juste pour son dîner ?
Contournant silencieusement l’énorme monstre, je fais le tour de la salle naturelle, cherchant un lieu susceptible de cacher un prisonnier et je me dirige vers un petit couloir qui semble aménagé. Quelques pas encore et, à ma grande surprise, je découvre une résidence, installée dans ces salles creusées par je-ne-sais-qui.
La petite créature qui me tournait le dos sursaute quand j’entre et je reste interloqué. Une fouille rapide dans ma mémoire, nourrie de lectures diverses et pas toujours très scientifiques, me dit que c’est un farfadet. Pas une princesse.
— Mais qui êtes-vous ? s’exclame le petit être.
— Mon nom est David et je suis venue sauver la princesse ! je réponds, puisque c’est une évidence.
— La princesse ?
Le farfadet me regarde sans comprendre puis ses petits yeux s’étrécissent et une lueur mauvaise passe dans son regard :
— Vous venez me voler mon trésor, sale aventurier ?
— Votre trésor ? Nous sommes dans l’antre d’un dragon que cette conversation va finir par réveiller !
— Ce gros balourd dort depuis cinquante ans et ne se réveillera pas avant autant, stupide cupide humain.
Et l’habitant des lieux, persuadé que je vais le voler, se rue sur moi. Heureusement, si je n’ai pas une grande habitude des affrontements, mon adversaire est bien plus petit que moi et le travail dans les champs m’a raisonnablement étoffé. Désarçonné, mais costaud, je saisis le premier tabouret qui traîne et assomme le farfadet avant de repartir aussi vite que je suis venu.
Dehors, un grand soleil illumine le paysage et l’adrénaline de mon ridicule combat retombe. Si une princesse a été enlevée, ce n’est pas par ce dragon et elle n’est pas là.

Je décide de mettre de la distance entre l’irascible farfadet et moi avant de prendre le temps de réfléchir. Le soir venu, à la lumière d’un feu de camp, je relis la coupure de presse qui m’a jeté dans cette pitoyable mésaventure. Je ne me suis pas trompé : ni de caverne, ni de dragon...
L’article est signé James Tropper. Pourquoi ce James a-t-il accusé de kidnapping une créature en hibernation qu’aucun vivant, hormis le cupide farfadet, n’a probablement jamais rencontré ? La princesse serait-elle captive quelque part, sans secours, puisque personne ne sait la vérité ?
Mes pensées sont confuses : une partie de moi veut juste rentrer chez elle, retrouver les bons petits plats de sa mère, dormir dans son lit, porter des vêtements propres... mais une autre partie sent qu’elle ne peut laisser sa quête inachevée, qu’il faut que j’aille au bout de cette aventure pour ne pas rentrer dans l’âge adulte avec un premier échec aussi cuisant.
Prochaine étape donc : Temlpac pour rencontrer Monsieur Tropper.

Les semaines qui suivent ne sont ni glorieuses ni honteuses : devenu vagabond par la force des choses, j’ai gardé mes bonnes manières et, au fond de moi, je sais qu’un toit m’attend quelque part. Mon pas a ralenti, je ne cours plus après la gloire, je veux juste comprendre avant de rentrer chez moi. Mes petits boulots durent plus longtemps. Je prends le temps d’écrire à mes parents. Après avoir longuement hésité, je me décide à leur raconter la vérité : la caverne puante, le farfadet grincheux. Je leur demande juste de garder le secret car, au fond, je n’ai pas envie de voir des héros avides venir taillader une créature qui hiberne.
Sans que je m’en aperçoive vraiment, les saisons ont passé et voilà que j’ai dix-neuf ans. Pas de cadeau, pas de gâteau d’anniversaire.
Puis, un jour, Temlpac est là devant moi. Je porte des vêtements relativement propres et ma bourse est pleine car le travail à la ferme m’avait mieux formé que je ne l’imaginais : je me dis que beaucoup de vagabonds m’envieraient, mais je doute qu’un propriétaire terrien se reconnaîtrait dans mon apparence modeste.

Trouver James Tropper sera une mission aisée comparée aux restes de mes mésaventures. Le journaliste, je l’apprends assez vite, passe ses journées dans le même petit café, au cœur de la grande cité. J’avoue que ce n’est pas vraiment ainsi que j’imaginais la vie des reporters qui me faisaient rêver.
Assis à une petite table, l’homme, qui ne doit pas avoir plus de trente ans, sirote une bière en gribouillant sur un carnet.
— Puis-je m’asseoir ? je demande poliment.
Tropper lève les yeux vers moi, un peu surpris, mais acquiesce sans hésiter.
Je m’assois et me présente, puis pose devant lui le morceau de journal que j’ai trimballé précieusement de si longs mois et qui est en bien piteux état maintenant.
— Ce que vous avez raconté là, ce n’est pas vrai.
J’affirme plus que je ne questionne, curieux des excuses que cet affabulateur va pouvoir inventer.
— Évidemment ! s’exclame le journaliste. Qui prendrait au sérieux de telles sornettes ?
Il me regarde droit dans les yeux et comprend :
— Mais vous sortez d’où ? De la campagne ?
Je ne trouve forcément rien à répondre.
— La princesse, commence-t-il à m’expliquer, a fugué quelques semaines au printemps dernier. C’était la bonne occasion de couvrir l’évènement, de la matière à histoires pour plusieurs semaines. Et, quand elle a été surprise en galante compagnie, il a suffi d’expliquer que le monsieur l’avait sauvée d’un terrible danger plutôt que d’avouer qu’elle a des goûts douteux en matière d’hommes.
— Je vous offre à boire ? conclut-il, visiblement attendri par mon air ahuri.

La bière est fraîche et un doux soleil enveloppe la terrasse du bistrot. Le bruit des passants semble lointain alors que je suis au milieu de la foule.
— Et ça paie bien, ce genre d’histoires ? je finis par demander. On peut le faire depuis chez soi et envoyer son travail par la poste ?

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