dimanche 20 octobre 2019

Lui et Moi

12.800 signes


Le grille-pain éjecta mes deux moitiés de muffin avec un léger claquement et je retirai mes œufs et mon bacon de la plaque à induction. La poêle était gorgée de gras et, malgré moi, je me demandais combien cela m’ôterait de points. Haussant les épaules, je déposai le tout sur la table, me remplis un verre de jus de mangue.
Philippe déboula à ce moment. Il avait l’air terriblement en forme, voire... réjoui ?
— Quelle belle journée, Aurore, tu ne trouves pas ? s’exclama-t-il pour m’obliger à le questionner.
Évidemment, je ne répondis rien et il se força à continuer :
— J’ai super bien dormi après cette excellente soirée !
— Tu as pu forniquer après tes huit ans d’abstinence ? finis-je par lâcher, presque par réflexe.
Philippe eut un claquement de langue satisfait et son regard s’illumina au sens propre.
— Mieux que ça, répondit-il sans vraiment relever mon attaque.
— Tu as rompu avec cette pauvre Dominique ? compris-je aussitôt.
Il exultait :
— Tu aurais dû la voir ! Elle pleurait tellement que je me suis demandé un moment s’il était possible que le corps humain contienne autant d’eau ! Et plus elle pleurait, plus je lui en mettais plein la gueule, j’ai même prétendu qu’elle était trop grosse !
Je détachai les yeux de mes muffins, de mes œufs, de tout ce bon gras qui m’appelait depuis l’assiette et le regardai longuement. Il était si fier de lui. En réalité, quoi qu’il en pense, il n’était qu’un pauvre con ordinaire comme tant d’humains ordinaires.
Il remarqua alors mon petit déjeuner :
— Enfin, Aurore, comment peux-tu bouffer de telles saloperies ? Ça va te boucher les artères !
J’hésitai un moment à lui rappeler que rien ne pouvait nous boucher les artères, mais laissai tomber et l’observai se servir un simple verre de lait et une tranche de pain complet. Pas de beurre. Pas de café. Ce type vivait comme un saint.

La matinée au bureau me sembla interminable. De sombres pensées tournaient dans mon crâne douloureux et je sentais que ce malaise, qui durait depuis plusieurs mois, prenait enfin consistance.
Logiquement, la chose la plus raisonnable à faire était de retrouver cette Dominique et, par des paroles adéquates et réconfortantes, de la remettre en selle pour une belle histoire d’amour. Cela aurait deux conséquences heureuses : à la fois faire du bien à une pauvre âme en peine, mais également annuler la mauvaise action de Philippe et remettre son compteur à zéro.
Mais je n’avais envie de rien. Enfin, si, j’avais envie d’une seule chose : de l’autre côté de la pièce où nous travaillions, Roger me regardait d’un air affreusement lubrique et j’avais envie de m’envoyer en l’air. Je craquai vers onze heures quinze et lui ordonnai de me prendre, rapidement et sans bruit, dans les toilettes de l’étage. Cela me soulagea un peu, mais à peine. Tant qu’à me faire une mauvaise addition pour la journée, je pris la résolution de tremper mes frites dans la mayonnaise au déjeuner.
Comme tous les jours, la mauvaise conscience arriva vers quinze heures. Il ne me restait alors plus que quelques heures pour effacer mon ardoise avant de regagner, épuisée, la maison.

Quand je rentrai ce soir-là, Philippe éteignit brusquement la télé en entendant la porte claquer. J’aurais juré qu’il était en train de pleurer devant une comédie romantique. Comme tous les soirs, il avait préparé le dîner. Comme tous les soirs, nous parlâmes de choses et d’autres, sans intérêt, il me raconta sa journée de travail... puis, brusquement, il me regarda droit dans les yeux :
— Tu crois qu’un jour on sera réhabilités ?
Surprise par cette question, je restais silencieuse.
Philippe et moi étions tous deux relativement jeunes et, pour des raisons différentes, mais sans doute un peu similaires, nous avions été rétrogradés par nos camps respectifs. La similitude de nos parcours nous avait fait nous rencontrer et, depuis plusieurs années maintenant, nous étions colocataires.
— Je ne crois pas, non, finis-je enfin par répondre.
La moindre de mes bonnes actions était annulée par mes nombreux écarts. Quant à lui, tant qu’il ne commettrait rien de pire que ne le ferait un homme ordinaire… J’émis un étrange petit rire. L’ange dépravé et le démon vertueux. La frontière entre nous me semblait chaque jour plus mince.
Nous fîmes la vaisselle et nous installâmes sur le canapé pour suivre l’une de nos séries préférées. Un épisode téléchargé illégalement, forcément : encore quelques points en moins pour moi et, pour lui, rien puisque cela restait terriblement ordinaire.
Je crois que je pris ma décision pendant qu’il branchait l’ordinateur portable sur les câbles de la télé. C’était juste un épisode d’une série qu’on adorait, mais j’allais encore m’en mettre sur l’ardoise...

Le lendemain, j’appelai à mon bureau et me prétendis malade (encore quelques points), puis, après un solide petit déjeuner (croissants gorgés de beurre frais et de confiture de fraises, j’avais suspendu toute comptabilité), je sortis et me rendis directement dans une petite librairie à quelques rues de chez nous.
Le superviseur de Philippe était un démon si vieux que je le soupçonnais d’avoir vu la création du monde. Il avait demandé à bénéficier d’une douce retraite au soleil de la Côte d’Azur et tenait une petite librairie spécialisée dans les sciences occultes (« achetez donc ce livre, belle dame », et commettez quelques péchés). Il suivait aussi, en tâche de fond, deux ou trois paumés dans le genre de Philippe, travail peu contraignant s’il en fut.
Je l’avais donc souvent rencontré, accompagnant mon colocataire qui guettait vainement le jour de sa réintégration, alors que je fuyais mon propre chef depuis des années. Le vieux démon lorgnait à chaque fois ma poitrine, un mince filet de bave le trahissant. J’avais trop regardé de films de SF et je me demandais parfois quelle forme antique il avait pu avoir quand les humains n’étaient pas les seules créatures évoluées sur cette Terre.
Il n’eut aucun mal à me reconnaître (ou, plutôt, à reconnaître mes deux seins que mon débardeur ne dissimulait pas ; est-ce ma faute si les températures estivales sont caniculaires ?).
— Que désire donc ce bel ange ? gloussa-t-il bizarrement.
Il n’y avait encore aucun client à cette heure matinale, aussi, m’appuyant sur le comptoir (ses yeux sortirent de leur orbite), j’essayais de capter son attention et de le regarder bien en face (quelques bonnes secondes s’écoulèrent encore).
— Je suis venue te proposer un marché.
— Un marché ?
L’instinct du démon se réveilla et il oublia ma poitrine pour un moment.
— Je m’échange contre Philippe.
Un silence. Quelque part, des rouages rouillés se mettaient en marche au fond de son cerveau.
— Je ne comprends pas, finit-il par lâcher.
— Tu ne comprends pas ?
D’un mouvement du menton, je lui désignai sa tablette, tout près de la caisse enregistreuse.
— Regarde.
Le vieillard s’exécuta. La tablette en question avait la forme et la taille d’une simple feuille de papier un peu épaisse, mais lui et moi en connaissions parfaitement l’usage. Mentalement, il appela mon dossier et, tout en le parcourant, il émit un grognement satisfait. Je jetai un œil et, à mon propre étonnement, je découvris une liste sans doute un peu trop longue.
Il y avait des petites notes toutes simples, associées à de copieux repas, ou des pensées créées dans de fragiles esprits humains par des jupes trop courtes ou des décolletés soucieux du regard des autres. Mais d’autres notes, dans des couleurs un peu plus flashy, signalaient des verres pris avec des hommes que je laissais repartir, bourrés, au volant de leur voiture, des fornications diverses, avec plus d’un partenaire peut-être ou avec des hommes ou des femmes mariés, quelques mesquineries assez pendables sur le lieu de mon travail et, en rouge, tout en bas de ce bilan, on avait souligné de deux traits rouges « pensées lubriques envers un démon ».
Le superviseur me jeta un regard :
— Aucune chance que je sois le démon en question et qu’on conclue dans l’arrière-boutique ?
— Aucune chance, répondis-je mornement.
Malgré moi, j’étais un peu ébranlée par ce que je venais de voir : sur quelques années, cela m’avait semblé moins... hum... enfin, vous voyez...
Par acquit de conscience, le démon appela le dossier de Philippe et, là encore, quoique j’eusse dû m’y attendre, je fus un peu... surprise ?
Le dossier de mon tendre colocataire était absolument vierge. Contrairement à moi, le jeune démon était d’un naturel tranquille, non-violent et... très bavard : il me racontait en détail la moindre de ses mauvaises actions, si bien que je ne me privais pas d’en annuler les effets dès que possible. Larguait-il une fille d’assez méchante façon que, quelques jours plus tard, je présentais à la belle éplorée un jeune homme soigneusement choisi par mes soins, annulant la mauvaise action tout en cumulant un point Cupidon pour ma pomme.
Le vieux démon me regarda avec un grand sourire :
— Marché conclu.
Je repartis aussitôt, n’attendant pas qu’il lui vienne à l’idée de me demander pourquoi je faisais ça. De toute façon, certains sentiments qui m’animaient encore ne seraient bientôt plus que de vagues souvenirs.

Quand Philippe rentra ce soir-là, il était si heureux et excité que je mis quelques minutes à débrouiller le fil de son histoire :
— Non, mais tu te rends compte ? répétait-il, enthousiaste. Ils m’ont convoqué, Là-Haut, tu sais, et c’était si... beau ! Paisible !
Je ne l’écoutais qu’à moitié. C’est vrai que c’était si beau, Là-Haut, et qu’en faisant quelques efforts...
— Tu leur as demandé pourquoi ils te prenaient ? finis-je par le couper.
— Non.
Philippe réalisa soudain qu’il avait oublié d’être un peu curieux.
— J’ai échangé ma place avec la tienne, dis-je aussitôt, ne voulant pas laisser chose pareille dans le silence.
L’ex-démon me regarda longuement avant de demander :
— Pourquoi as-tu fait ça ?
Je ne répondis pas.

Les mois passèrent.
Alors que j’aurais dû faire la fête en permanence, m’envoyer plus d’hommes que je ne pouvais en inscrire dans mon agenda, me remplir la panse et multiplier les mauvais tours, le monde semblait avoir terni : ce qui était si tentant quand c’était interdit devenait bien triste quand c’était une obligation.
Philippe, de son côté, rayonnait. Vraiment. Comme je n’avais jamais rayonné. Pas une journée où il n’aidât une vieille dame à porter ses courses. Le soir, il me ramenait des fleurs et chantait sous la douche.
J’étais à la torture.

Puis le jour arriva.
— Aurore, je suis réintégré, brailla-t-il dans mes tympans douloureux.
— Tu n’as jamais été un véritable ange, c’est au mieux une intégration, répondis-je en mal de répliques cinglantes.
— Tu ne comprends pas ! insista-t-il. Ça y est : je peux à nouveau me téléporter, je n’aurai plus besoin d’avoir un travail comme les humains, de payer mon loyer, de...
Il s’arrêta car mes yeux étaient devenus humides et, attentionné comme il était, il ne pouvait le louper.
— Oh, Aurore, gémit-il, ce n’est pas ce que tu crois. Si tu as besoin d’aide pour le loyer ou...
Il se jeta à mes genoux et je sursautai.
— Aurore, je t’ai toujours aimée, tu dois le savoir. Dès le premier jour. Mais je n’étais pas capable de vivre pleinement mes sentiments. Maintenant, je peux t’aimer, je ne t’abandonnerai jamais !
Passant un doigt sous son menton, je relevai son visage : ses deux grands yeux noirs brillaient d’amour, de tendres promesses... Je lui tendis une main pour qu’il se relève, puis, posant sa propre main sur mon sein, je tendis les lèvres, l’embrassai, le caressai...
Si l’ange m’aimait, d’un amour brûlant et sincère, le démon m’avait convoitée pendant plusieurs dizaines d’années, ne ratant jamais une occasion de me surprendre nue sous la douche par exemple. Mon baiser et mes caresses ne trouvèrent aucune résistance : la forme humaine, démoniaque ou angélique, était rongée de désir.

Nous fîmes l’amour toute la nuit et n’arrêtâmes que quand le soleil vint percer les volets. Je me levai pour prendre une douche et, quand je revins dans la chambre, je le trouvai en train de faire ses bagages.
— Que fais-tu ? demandai-je avec un joli trémolo dans la voix.
— Faut vraiment que je file, tu le sais, je vais enfin avoir de vraies missions. Mais je reviendrai aussi souvent que possible, je t’aime, n’en doute jamais.
Laissant les larmes couler sur mes joues, je le regardai se préparer puis... Il se tenait là, debout, digne et...
— Je ne peux pas me téléporter !
La stupéfaction se lisait dans ses yeux. Malgré moi, j’émis un petit grognement satisfait :
— Hé, c’est vrai que forniquer avec un démon, c’est mauvais pour le dossier.
En réalité, je ricanais affreusement, c’était plus fort que moi. Puis, riant encore, les larmes aux yeux, je claquai des doigts et me... téléportai. J’avais mieux à faire que de supporter les lamentations d’un ange déchu à peine recruté. Il y avait des villes où la nuit venait de tomber et où les boîtes ouvraient leurs portes.

Aucun commentaire:

Publier un commentaire

Je n'ai pas de héros

Le héros est le personnage principal d'une oeuvre. Hier, j'ai fini de regarder Radiant Office , un drama coréen. Par habitude, j&#...