dimanche 13 octobre 2019

Exil

8.600 signes


— Hé, regarde-moi ça, ricane l’un d’eux, il est si imbibé qu’il sent plus rien.
Pour ponctuer sa remarque, il décoche un grand coup de pied dans les côtes du clochard à terre. Mon cœur se noue, j’hésite un instant. Ils sont cinq. Cinq hommes, de fortes carrures, et cela fait si longtemps que…
Encore deux brèves secondes, qui me semblent une éternité, mais quand un deuxième imite le premier et lève le pied, je n’y tiens plus et me précipite :
— Arrêtez ! Laissez-le tranquille !
Ma voix, que je ne reconnais pas, perce, aiguë, hurlante, un fond de sanglots la casse maladroitement. Leurs yeux se tournent vers moi, étonnés, puis l’un d’eux hausse les épaules et fait signe aux autres que l’heure du repli a sonné.
La victoire est si facile que je ne sais trop à quoi l’attribuer. L’effet de surprise ? La crainte d’avoir des ennuis s’ils s’en prennent à une femme « insérée socialement » ? Peu importe, en vérité, autant ne pas m’attarder. Je m’approche du clochard à terre, recroquevillé. Il n’est pas inconscient, mais ses yeux vides semblent ne plus rien voir, comme s’il avait quitté cette réalité.
Cela fait plusieurs jours que je tourne la question dans ma tête, hésitante, perdue... mais, cette fois, c’est trop. Je ne le laisserai pas là une seconde de plus. Je me penche vers lui, lui saisis doucement la main :
— Viens, je glisse à son oreille.
Je crois qu’il ne comprend pas vraiment, il me suit parce qu’il obéit à l’ordre simple.
Les gens que nous croisons nous jettent de drôles de regards, inquiets. Son odeur est infecte et je me retiens pour ne pas vomir, mais je presse son bras et avance. Heureusement, je n’habite pas très loin.
Évidemment, une partie de moi ressent un fort dégoût et je ne sais par où prendre le problème. J’imagine sans peine ce que peuvent dissimuler les guenilles, mais il faut bien que je le déshabille et que je le lave. Je ne peux pas couper à cette corvée.
Pendant de longues secondes, je reste bêtement dans l’entrée de mon appart en me demandant si je le déshabille là et cours jeter ses vêtements dans la poubelle de la cuisine ; si je le dévêts dans la salle de bain pour le mettre aussitôt sous la douche... Puis le besoin d’agir l’emporte. Plus vite c’est fait, plus vite c’est fini.
Alors je le déshabille là. Mais le bougre mesure un peu plus d’un mètre quatre-vingt-dix, tout déployé, mon mètre cinquante-quatre me paraît soudain bien insuffisant. Ça ne peut pas être plus dur que la première fois où l’on découpe une bête pour la manger. Ou que l’on enfonce son épée dans le corps d’un pauvre gus qui ne nous a rien fait, juste parce que c’est la guerre.
Il se laisse faire, sans m’aider, sans réagir. Je ne sais même pas ce qu’il ressent, s’il réalise ce qui se passe. Quand j’ôte son pantalon, j’essaie de fermer mon esprit, que mes yeux ne voient rien, la situation m’embarrasse comme une jouvencelle. C’est ridicule, mais...
Quelques pas, il est sous la douche. Va falloir frotter, ma grande ! Après tout, c’est un peu comme si je devais m’occuper d’un vieux parent ou d’un enfant qu’on aurait confié à ma garde.
Maladroitement, je tends les mains, je mets de l’eau sur mes vêtements, sur le sol de la salle de bain. Puis, finalement, pragmatique, je me décide à me déshabiller et à rentrer sous la douche avec lui. La partie de mon esprit qui aime me regarder et se moquer de moi ricane : la scène serait diablement érotique si l’on oubliait un instant le contexte.
Je savonne, je frotte. Il tourne et se retourne au fur et à mesure que je lui fais signe d’aller ici, puis là. Sa docilité me poignarde. Lui, ce guerrier, ce héros. Il fut mon maître, mon commandant. De grosses larmes gonflent mes paupières maintenant.
Je sors de la douche la première, enfile un peignoir de bain, puis je le prends par la main et l’enveloppe dans de grandes serviettes. Je vais devoir le laisser seul, le temps de lui acheter des vêtements. Je n’ai rien à lui prêter, mes T-shirts les plus larges ne lui arriveraient pas au nombril. Je l’assieds devant la télé, en ayant soin de choisir un programme « sans risque ». Pas question qu’une dépêche d’actualités ne le traumatise quand je ne suis pas là.
Quand je reviens, il n’a pas bougé du canapé où je l’avais installé.

Et les semaines vont s’écouler.
La première fois que je m’absente toute la journée (il faut bien que j’aille travailler !), je suis terriblement angoissée. Pour le déjeuner, je lui ai laissé juste du pain et des biscuits, je n’ose pas lui montrer le fonctionnement du micro-ondes. Tout semble si compliqué : utiliser les WC, se servir dans le frigo… mais, petit à petit…
Je ne sais pas si la vie revient, un peu, mais, quoique je lui aie réappris comment se laver et s’habiller, je l’aide encore jusqu’au jour où je remarque une érection. J’ignore si elle est mécanique ou s’il est de retour parmi les vivants et ressentira bientôt à nouveau, mais, à la fois pleine d’espoir et gênée, je le laisse désormais seul quand il fait sa toilette.
J’ose ressortir le soir. En général, il est déjà couché quand je quitte l’appart. Par contre, je ne reçois plus chez moi, je ne saurais expliquer la présence de cet encombrant bipède. Le coup du cousin attardé, ça me demanderait trop d’efforts.
Je me paie même le luxe d’une vie amoureuse.
Est-ce ce que ressentent les humains quand ils ont la charge d’un vieux parent ? Mais, moi, je ne l’accompagne pas vers un autre monde, je veux qu’il revive ici, maintenant !

Huit mois.
Il n’est toujours pas sorti, mais je l’habille avec une certaine coquetterie, en espérant réveiller un semblant de sens esthétique. Je le rase et le parfume. Je lui mets des films sur le lecteur DVD du salon. Et il a feuilleté quelques BD.
Je suis à l’évier, en train de laver de belles tomates pour le dîner. Je m’applique à cuisiner des choses différentes, nouvelles. On dit que le goût et l’odorat sont chargés de souvenirs, sait-on jamais.
— Sondra ?
Mon cœur manque un battement. Sa voix rauque, chaude, un brin éraillée comme une vieille machine qui n’a pas servi depuis trop longtemps. J’en lâche les tomates au fond de l’évier et me précipite vers lui, toujours assis sur le canapé. Ses grands yeux trop pâles me dévisagent.
— Où suis-je ? Où sommes-nous ? me demande-t-il d’un air hébété.
Connement, je me mets à chialer.

Je parle, je parle, j’ai tellement de choses à lui dire, tant de choses que je n’ai pu partager avec quiconque et qui se déversent, là, brusquement, dans le petit séjour de cet appartement que j’occupe depuis mon arrivée dans cette ville immense. Je lui raconte notre fuite, cet exil dans un autre monde, la clandestinité… et la vie qui reprend ses droits.
Comment chacun de nous a réappris à vivre, comment nous nous sommes perdus de vue, pour tout redémarrer, parce qu’il n’y avait plus de « nous », puis comment, un jour, je l’ai croisé là, à quelques rues à peine de chez moi, clochard, sans comprendre son infernale descente et cette incroyable coïncidence.
J’ai tellement parlé que la nuit est tombée. J’ai oublié de nous servir à dîner, ma voix est fatiguée et je vais nous préparer une infusion.
— Je me souviens, me dit-il alors que je m’agite et cherche une petite casserole. J’étais venu te trouver.
Je suspends mon geste et me redresse. Je le regarde sans comprendre.
— C’est ainsi que tu voyais la suite ? me demande-t-il. Fuir pour nous disperser dans ce monde étranger et y finir nos vies. Ou fuir pour nous retrouver, nous renforcer et combattre à nouveau.
Ses yeux sont brillants, lui qui n’a été qu’une ombre durant tant de mois. Je frissonne, mais la raison l’emporte :
— Je suis désolée, tout est terminé. J’ai une vie ici, un travail, un toit. Peut-être même qu’un jour je fonderai une famille.
— C’est tout ?
Son regard me scrute, me transperce :
— C’est ainsi que disparaît la valeureuse Sondra dont la fureur exaltait ses compagnons et effrayait ses ennemis ?
Mon cœur se serre :
— Oui, je murmure. Je suis désolée.

Il part dès le lendemain.
Je lui ai donné de l’argent, des affaires, mon numéro et une carte téléphonique. Et je lui ai fait promettre de revenir en cas de difficultés, qu’il ne se retrouve plus jamais affamé, malmené, sans toit pour s’abriter.
Sur le seuil de la porte, il m’a embrassée. Un baiser doux, inattendu, probablement la réplique de scènes de films, une manière de me remercier d’avoir pris soin de lui.

Est-ce cela ma vie ?
Dans ma poitrine, mon cœur bat et mon corps semble si étroit pour contenir sa soif de conquêtes. Mes mains me démangent, elles qui, chacune, maniaient les armes de mon clan.
C’est un jour férié d’été. Je devrais être dehors, sur la plage, à la terrasse d’un café. Je suis là, assise sur mon canapé, et je regarde mon téléphone en espérant qu’il va sonner.

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