samedi 12 octobre 2019

Elle

15.100 signes


À tous ceux qui, rêvant du grand Amour, ont fini par l’inventer.


Je m’étais toujours imaginé qu’un jour j’écrirais un grand roman. Quand je dis « grand », je veux bien dire « grand » : vous savez, un de ces trucs dont on va parler dans des tas d’émissions télé, où l’auteur est interviewé dans les magazines féminins… puis, quelques années plus tard, vous vous rendez à l’avant-première du film qu’on en a tiré.
Vous, hyper classe dans un costume de Machin acheté dans une belle boutique de Paris. À votre bras, c’est Untelle Grande Célébrité, un mannequin rencontré sur un plateau télé et qui vous a fait trois mômes.
Bref, je me voyais déjà… les soirs où, seul dans mon appartement, je regardais ma vie et n’y voyais rien… parce qu’il n’y avait rien à y voir.
J’avais déjà la première phrase : « Tout a commencé quand… »
Enfin, le début de la première phrase.
Rien, quoi.
Rien comme ma vie que je contemplais des heures durant plutôt que de tenter de la changer… pour quoi au juste ?
Moi.
J’approchais de la trentaine (mon anniversaire aurait lieu deux mois plus tard, grosso modo). 1m83, 75 kg, yeux marron (enfin, plus ou moins, j’avoue que, devant le miroir, je passe plus de temps à me raser qu’à m’interroger sur les nuances de couleur !), cheveux châtains (foncés ?) un peu longs (le coiffeur m’ennuie).
Informaticien dans une administration : sécurité de l’emploi, horaires fixes, collègues tranquilles.
Appartement au centre d’une petite ville de province : loyer un peu excessif, mais proximité des cinémas, d’un peu de vie… que je n’avais pas.
Le temps libre réparti entre des soirées entre potes (quelques bières, ils fument, mes vêtements puent), la compagnie de mon ordinateur (le réparer, le soigner, lui donner à manger) et du net, des jeux vidéos, un mél de mes parents une fois par semaine et… allez, pas mal de films, de livres.
Où en étais-je ?
Bref, quand je ne m’ennuyais pas, je contemplais mon nombril, désespéré du vide de ma propre existence et bien décidé… à ne rien y changer.
Et puis elle est arrivée.
Ça fait très belle histoire, genre film américain. Travelling. Elle marche dans la rue, vous bouscule, vous la regardez et paf ! De gros nul, vous passez à super gentleman sexy de la mort qui tue, même que les nanas dans la salle de ciné sont venues rien que pour mater vos jolies petites fesses deux heures durant.
Sauf qu’elle ne m’a pas bousculé dans la rue. Enfin, c’était dans la rue, mais je me suis pris les pieds dans la laisse de son chien, l’ai copieusement insultée, me suis fait mordre (par le chien) et elle m’a regardé.
Sauf que, après ce regard, je ne me suis pas senti passer de gros nul à super gentleman qui assure. Elle m’a regardé et elle a dit :
— C’est pas parce que t’es un gros nul que tu dois en vouloir au monde entier. T’avais qu’à regarder au lieu de foncer dans mon chien. Ton désert affectif t’autorise pas à maudire ceux qui sont pas paumés comme toi.
Ça casse.
Du coup, j’ai eu envie de la mordre (elle, pas le chien), ai retenu un « Salope ! » parce que ce mot est vraiment laid, ai grincé des dents et…
En rentrant chez moi, quelques heures plus tard, après avoir passé ma colère dans une longue marche (i.e. bousculer les gens qui ne vont pas assez vite sur des trottoirs bondés), j’ai découvert que la sa… la fille au chien habitait la même rue.
Les propriétaires de chiens ont cette sale manie qu’ils sont souvent dehors, dans votre rue. Moi, nature assez cool quand même, je l’ignore superbement. Tout est OK. Mais elle s’arrête à ma hauteur :
— Faut pas tirer la tronche, frustré de la vie. Je t’ai déjà pardonné.
Avec un je-ne-sais-quoi au goût de citron dans sa voix, un truc… vous savez : genre…
Je me suis tourné lentement vers elle et l’ai regardée droit dans les yeux :
— Et si j’étais une espèce de malade ? Vous m’insultez et je vous en colle une. Ça vous a pas effleurée ?
Elle, son regard hyper… thé ? Un marron clair, pas jaune, marron, mais pas comme les yeux marron. Enfin, couleur thé, mais le regard noir, si je peux dire. Regard rivé dans mes yeux.
— Et alors ? Ça changerait que j’ai raison ?
Un sourire qui flotte sur ses lèvres : elle, elle sait qui elle est. Elle m’emmerde. Elle emmerde le monde entier, mais avec une sorte d’arrogance classieuse, genre.
— Comment tu peux savoir que ma vie elle est nulle ? je lui fais.
— Pourquoi t’engueules un chien quand t’as pas regardé où tu mettais les pieds ? qu’elle me répond.
Alors je la regarde. Vraiment, je veux dire. Pas en pensant « Tiens, la salope au chien », mais « Tiens, c’est qui cette fille ? »
Si elle est plus jeune ou plus vieille que moi, ce n’est pas de beaucoup. 1m60 ? Guère plus. Les cheveux courts colorés en rouge pétant, un maquillage très léger (un peu de mascara ? pas de rouge à lèvres en tout cas), une bouche boudeuse (moqueuse ? ironique ?), un nez pas petit. Le tee-shirt est kaki, porté près du corps. Le jean banal. De grosses godasses qui écrasent le reste du monde.
Alors je lance :
— Et pourquoi t’as un chien si ta vie est tellement mieux remplie que la mienne ?
Elle sourit (ricane ?) :
— C’est le chien de mes parents. Je suis une enfant attentionnée qui rend service.
Oui, elle a ricané. Puis elle ajoute :
— Tu sais, ça fait quelques semaines que j’habite juste en face de chez toi. Et, comme t’es un loser, t’as pas de rideaux : alors, quand je me sens mal, je t’observe… et je trouve à nouveau ma vie ‘achement bien.
Elle éclate de rire. Et son rire n’est pas moqueur ou ironique ou… Non, il est juste rire, rire qui donne envie de se marrer… et je lui souris.
Pourtant, ce que je voudrais faire, c’est la remettre à sa place parce qu’elle m’énerve, mais, connement, je suis en train de rire et mes yeux la regardent à nouveau et je me rends compte que j’ai fixé sa poitrine, sous le tee-shirt moulant, qui tressaute avec son rire et que, décidément, j’assure pas du tout.
Après, normalement, la fille t’en colle une (je suppose, c’est la première fois que je me fais l’effet d’être aussi lourd…), mais elle ne semble pas avoir remarqué que mes yeux ont quitté son visage.
— Je m’appelle Sandra, dit-elle doucement.
Je ne sais pas si je bégaie alors ou si je rougis ou bafouille… mais je crois que je lui dis plus ou moins que je m’appelle Frédéric.

Au début, on va au cinéma, de temps en temps, ensemble et on mange un kebab ou un Mac Do. Je suppose que je devrais l’inviter au resto, par exemple, mais je ne vais jamais au resto, et j’ai envie d’être moi, même si ce moi n’est pas un gentleman sexy.
On parle de mon boulot (pas longtemps, on en a vite fait le tour), elle me dit qu’elle vivote comme graphiste, qu’elle fait des tas de petits boulots. Puis elle me glisse l’adresse de son site et, forcément, dès que je rentre chez moi, je m’y précipite.
Et, là, si j’en doutais encore, je me découvre… amoureux. Ses images se mélangent avec ses écrits et… j’adore : poèmes, nouvelles… tout me plaît, je dévore les textes jusqu’à tard dans la nuit.
La fois suivante, j’avoue que j’ai pris le temps de regarder ce qu’elle faisait, je ne montre pas mon enthousiasme, joue les curieux. En sortant du cinéma, elle me propose de venir chez elle, voir quelques-unes de ses toiles, où elle travaille.
L’appartement est petit, mais respire le bon goût, le choix des meubles, des objets, des rideaux… Tout est parfait, quoiqu’affreusement désordonné. J’aimerais ne jamais avoir à en partir.
Je suis assis. Elle va me chercher à boire. Quand elle revient, je la regarde et, sans vraiment m’en rendre compte, je dis :
— Je sais que je vais passer pour un gros lourd, mais j’ai affreusement envie de toi.
Je rougis en m’entendant parler, persuadé qu’elle va ou me frapper ou mourir d’une crise cardiaque… mais elle rosit et me sourit.
J’ai le sentiment que je me souviendrai de chaque détail toute ma vie. Le goût de ses lèvres, de sa bouche, l’odeur de sa peau, les habits qu’elle portait, puis ne portait plus. Une remarque qu’elle me fait : « Je n’avais pas prévu, je ne me suis même pas épilé les jambes » avec un air gêné. Et, moi, j’ai la température interne qui a allègrement dépassé les quarante. Sa voix me parvient d’horriblement loin parce que mes oreilles bourdonnent. J’ai envie de lui répondre que, même si elle était une ourse, j’ai trop envie de la prendre… Un dernier gramme de bon sens m’assurera de rester muet jusqu’à ce que je reparte de chez elle, longtemps après, après la douche prise ensemble, un repas étrangement érotique (j’ignorais jusqu’alors qu’un repas pouvait l’être !), un long enlacement dans les bras l’un de l’autre…
Muet avec juste un sourire idiot plaqué sur le visage.

Les semaines suivantes, je flotte.
Ma vie a pris le goût de ses lèvres, de sa peau. Je rêve d’elle la nuit, je pense à elle le jour. Je lui envoie des petits méls dès que je trouve un prétexte : je n’ose pas lui dire combien je l’aime alors je cherche des milliers de sujets de conversation.
Étrangement, j’ai peur de dire « nous » et j’attends qu’elle évoque le sujet.
Les jours passent et l’allégresse commence à laisser place au doute, à l’angoisse. À aucun moment, nous n’avons établi les modalités de notre relation et je me mets à songer qu’elle fréquente peut-être d’autres hommes, qu’elle ne me considère peut-être pas comme son… petit ami ? amant ? copain ?
Bien sûr, je devrais évoquer la question, mais je n’ose pas. Elle me parle de ses activités, je lui cause de mes lectures. On passe aussi de longs moments sans rien dire. Enfin, en parlant juste avec nos corps qui semblent avoir des milliers de choses à se raconter.
Discussions passionnantes alternent avec jeux érotiques, je suppose qu’un homme normalement constitué doit se croire au Paradis. Et j’y suis quand nous sommes ensemble. Pourtant, dès qu’elle n’est pas là, un bout de mon cerveau se met à cogiter.
Je me rends compte que jamais elle ne parle de mariage, d’enfants… Moi non plus, mais je ne suis pas bavard : c’est elle qui lance les discussions entre nous, et sur des sujets parfois inattendus. N’ose-t-elle pas ? Craint-elle ma réaction ?
Les fois suivantes, maladroitement, je parle des quelques histoires de familles que je connais : tel collègue qui vient d’être papa, ce genre de choses. Elle m’écoute aimablement, mais ne répond rien.
Elle n’a pas de téléphone portable, elle me dit, elle n’aime pas ça. Alors je l’appelle à son appart, mais, souvent, je tombe sur le répondeur. Est-elle sous la douche ? en train de faire ses courses ? avec un autre homme ? Je voudrais la joindre à tout moment, m’assurer qu’elle est seule.
Elle s’absente quelques jours pour le travail, elle va à Paris. Et me voilà l’imaginant…
La jalousie est probablement un vilain défaut, mais je suis bourré de défauts. Puis je ne suis pas jaloux, j’aimerais juste qu’elle me dise si elle est fidèle, si on est juste des amants ou si on est un couple.
Quelques jours plus tard, comme elle doit être rentrée de son voyage, je laisse quelques messages sur son répondeur, lui envoie plusieurs méls.
Rien.
Quelques jours encore et là, carrément inquiet, je vais sonner chez elle, à plusieurs moments de la journée.
Rien non plus.
Les jours passent, je ne sais que faire. Aller à la police signaler sa disparition ? Elle n’a peut-être pas disparu. Ses parents habitent non loin, n’est-ce pas à eux de faire la démarche ? Qui suis-je pour elle ?
L’angoisse me taraude, je vais mal.
Deux semaines passent et je me décide à retourner sonner chez elle. Un homme m’ouvre la porte. Une cinquantaine d’années, rondouillard, sourire aimable :
— Oui ? demande-t-il.
Je bafouille, m’embrouille :
— Je cherche Sandra, je réponds enfin.
— Y a pas de Sandra ici.
Il est surpris, sincère.
— Vous venez d’emménager ?
— Ben, non, ça fait huit ans que j’habite ici !
Là, il commence à me prendre pour un fou, alors, la mort dans l’âme, je m’éloigne.
Sandra ?
Brusquement, je réalise que je ne me souviens pas de son nom de famille. Je sais, c’est idiot, limite surréaliste, pourtant je suis incapable de le retrouver. Le nom sur la sonnette où j’ai tant de fois appuyé : je me souviens de l’emplacement, mais pas du nom lui-même.
Mon cerveau surchauffe en vain : mes yeux refusent de me retransmettre le mot sur lequel ils glissaient lorsque je sonnais à l’interphone.
Son site ! Lui, il est dans mes favoris, no problem !
Le nom de domaine n’existe pas.

Comme un fou, je passe les heures suivantes à taper tous les mots clés qui me viennent à l’esprit : ses textes, ses travaux… Y a forcément des traces quelque part, des gens qui en parlent sur des forums ou… D’épuisement, je m’endors sur mon clavier.

Quelques mois, un ou deux amis bienveillants et je sors de la dépression. Enfin, disons que je fais bonne figure, avec mon histoire que je garde pour moi et qui me fait douter de ma santé mentale. Si je n’avais pas ses écrits aussi présents dans ma mémoire, je crois que je demanderais à ce qu’on m’interne…
Et puis l’idée folle, amusante et thérapeutique.
Le soir, après le boulot, rivé à mon clavier, les œuvres renaissent ; avec aisance, je les connais par cœur. D’abord tous ses poèmes, ses nouvelles… puis, quand le stock est épuisé, je me rends compte que les mots viennent tous seuls.
Une série de récits met en scène une belle fille aux cheveux rouges, prénommée Sandra. Ça oscille entre réalité et fantastique, quelques touches de science-fiction, je suis assez content de moi.
Certains soirs, les textes sont plus confidentiels : ce sont des lignes érotiques qui resteront dans un répertoire de mon ordinateur, pour mes seuls yeux, et, tandis que mes doigts pianotent et que mon esprit s’envole, mon corps a le sentiment qu’elle est là, qu’on se touche…
Le premier bouquin se vend bien… même mieux que bien pour un jeune auteur. Il me faudra plusieurs mois avant de réaliser puis de me mettre à temps partiel pour travailler comme écrivain.
J’ai l’impression de vivre dans la peau d’un autre ; suis-je un usurpateur ? Par moments, je me surprends à penser que je la retrouve et qu’elle m’intente un procès pour plagiat… mais ce moment n’arrive pas.
Et il y a ce jour.
Je signe quelques livres dans la librairie de mon quartier, je parle aux gens, j’adore les entendre me dire ce qui les a touchés, émus.
Et elle entre.
C’est elle, forcément. Je la connais par cœur. Sa coiffure est différente, son…
Elle va se jeter sur moi en me traitant de voleur, mais, moi, je me jetterai à ses pieds en la suppliant de m’aimer à nouveau.
Elle me tend un livre et me demande une dédicace au nom de… Cendre, C-E-N-D-R-E. Elle me sourit poliment comme une inconnue venue demander une dédicace.
Combien de pensées à la seconde l’esprit humain peut-il avoir ? Je finis par balbutier :
— Je n’ai pas l’habitude d’être aussi entreprenant, mais puis-je vous inviter à prendre un café ?
Elle.
C’est complètement elle.
Elle est de passage, découvre la ville pour la première fois, car elle habite Paris. Elle est graphiste et une commande l’amène ici. Joli quartier qu’elle découvre avec ravissement. Elle a même pris quelques photos. Elle aime beaucoup ce que j’écris. Elle a même un faible pour le personnage de Sandra.
— Tu ne vois pas que c’est toi ? ai-je envie de hurler, mais je me tais en la buvant du regard.
Pas question de commettre la moindre erreur, c’est le premier rendez-vous, je n’ai pas le droit de me planter.

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