dimanche 15 septembre 2019

Petits ajustements avant la fin

30.800 signes


Quelqu’un a dit : « Pour vivre heureux, vivons cachés ! »
Je ne sais pas s’il s’adressait vraiment à moi, mais j’ai décidé que oui.
J’ai une petite vie tranquille qui me convient : je travaille dans une administration, j’ai des collègues sympas (‘fin, pas toujours, mais ce sont des humaines), j’habite un petit appartement coquet à proximité, j’ai un gros chat, Malo, qui partage ma vie et, de temps en temps, un week-end, je rends visite à mes parents qui ont une belle maison de campagne. Ils ont un jardin aussi et je reviens toujours avec des tonnes de trucs que je mettrai plusieurs mois à écouler, dans mon assiette et sur mes hanches.
Bien sûr, comme toute vie ordinaire, je connais aussi quelques tracas : par exemple, je souffre d’hypothyroïdie et, tous les soirs, à vingt-deux heures, je dois prendre un petit comprimé, mais j’ai réglé l’alarme de mon iPhone pour ne pas oublier. Mes yeux aussi sont malades, mais les lentilles qu’ils fabriquent maintenant sont tout à fait adaptées.
Le week-end, quand je ne suis pas chez mes parents, je sors faire les boutiques avec mes copines : quand on est coquette et un peu... beaucoup... ronde, bien s’habiller est une affaire de chaque instant. Je joue un peu aux jeux vidéo, raconte ma vie sur FaceBook, m’agace quand on me spoile le dernier épisode de Games of Thrones, échange des recettes sur Marmiton, me dispute sur deux ou trois forums... Je tiens même un blog de mes lectures !
Bref, j’ai une belle petite vie ordinaire.

Et, un jour, on sonne à ma porte.
J’imagine qu’un guerrier digne de ce nom ouvre simplement, sans prendre le temps de jeter un œil par le judas, toujours prêt à toutes les situations. Mais, du haut de mon mètre soixante, j’estime qu’il est normal de prendre des précautions.
Je jette donc un coup d’œil et... mon cœur manque un battement : derrière la porte, droit comme un i empesé, j’ai reconnu Albert.
Formellement, Albert n’est pas réellement son nom, mais c’est ainsi que je le désignerai le temps de ce récit car son vrai nom ne s’écrit pas en alphabet latin et, au moment où il est là, derrière ma porte, je ne peux savoir son identité actuelle.
D’ailleurs, je ne l’ai jamais vu sous cette apparence, mais nous avons ce lien qui nous permet de nous retrouver et de nous reconnaître à travers le temps. Ce lien hiérarchique, devrais-je écrire, puisqu’Albert est mon supérieur direct. Non pas qu’il soit spécialement gradé, mais, au bas de notre pyramide, je suis là, petit être insignifiant.
Je devrais me précipiter pour lui ouvrir, fière qu’il m’honore de sa présence, mais je mets un temps infini à enfin ouvrir cette porte.
Malo, chat trouillard qui s’était réfugié sous le canapé au bruit de la sonnette, lance un « miaouw ? » étonné.
Bah, il me suffira de prétendre que j’étais aux toilettes.

Albert ne resonne pas, il attend, impassible.
Et je lui ouvre enfin.
— Sophia, me salue-il sobrement.
Sophia est effectivement mon identité, dans cette existence dont la tranquillité me semble soudain menacée, et je lui réponds d’un bref signe de tête.

Je devrais probablement le bombarder de questions, cela fait plus d’un demi-siècle que nous ne nous sommes vus, mais, en réalité, mon cerveau élabore des stratégies complexes d’évitement qui ne me serviront à rien.
Tout a commencé il y a... fort longtemps, quand les humains lui ont soufflé cette idée de réincarnation. Eux, ils y croyaient dur et je ne peux m’empêcher de les comprendre : se dire que tout se finit après si peu d’années... mais, pour eux, tout se finit après si peu d’années.
Lui, il a juste compris que ce concept était pratique pour nous glisser dans la population : en nous réincarnant, de vie en vie, nous avions des parents, une identité, un statut social.
J’ignore ce qu’il en est des autres, n’étant en contact qu’avec Albert depuis plusieurs reboots, mais, pour ma part, ces identités successives m’ont petit à petit minée : maladies, santé fragilisée... Du soldat placé en veille sur Terre, je n’ai bientôt plus été qu’un lointain souvenir.
Mon chef, lui, à chaque fois que nous nous sommes croisés, était resplendissant, incarné dans un mâle ou une femelle toujours séduisantes. Déprimant.

Cela dit, au fond, quel est le statut de ma mission vraiment ? Suis-je un soldat dormant comme je le croyais, enthousiaste, lors de mes premières incarnations ou n’ai-je été depuis le début qu’un simple témoin, chargée d’emmagasiner des infos pour lui ?

— Installe-toi, fais comme chez toi, j’annonce avec toute l’hypocrisie dont je suis capable. Je te sers un verre ? Une tasse de thé ? Tu n’es pas allergique aux chats, j’espère ?
J’espère bien que oui et que tu vas t’étouffer avec tous les poils que Malo, chat bloqué dans un printemps éternel de radiateurs bouillants et d’une bonne isolation, laisse un peu partout dans l’appartement.
— Non. Merci.
Il se dirige directement vers le canapé du séjour et s’y assoit, toujours bien raide.
— Et tout va bien pour toi, alors ? Tu as une mine resplendissante !
‘fin, t’as toujours l’air coincé et lugubre, mais, dans ta lugubrité, je pense que tu as ce qu’on pourrait qualifier d’une bonne mine.
— Nous devons partir.
Sa voix monocorde ressemble un peu à celle du GPS qui vous répète plusieurs fois « tournez à droite » sans admettre l’éventualité que, non, vous n’en avez pas l’intention.
— Partir ?
Faire reformuler, n’est-ce pas la base en communication quand on s’adresse à quelqu’un d’un peu bête ou d’un peu sourd avec lequel on n’est pas forcément en accord ?
— Nous devons partir.
OK...
— Ben, écoute, ça marche, il me reste quelques jours de congé à poser au mois de juillet, on peut faire ça.
— Je ne crois pas avoir mentionné la possibilité de différer notre départ.
OK...
— Et où part-on ?
— Tu n’as pas besoin de le savoir.
Au moins, c’est clair.
— Je comprends bien que nous ayons des impératifs, mais je ne peux pas m’absenter aussi facilement. Si nous partons juste un ou deux jours, je peux laisser Malo tout seul avec le bol de croquettes bien rempli, mais, au-delà... Et je dois poser des congés au boulot. Puis je dois savoir si nous serons dans un endroit où ça capte bien parce que ma mère a une nature assez inquiète et elle a l’habitude de m’appeler au moins deux fois par semaine. Et il faut que je vérifie si j’ai assez de comprimés : je dois prendre du Lévothyrox et la pilule. Et...
On ne vit pas des milliers d’années en braquant les murs. Albert attend que je reprenne mon souffle et annonce simplement :
— Je te donne une semaine puis nous partons.
— Cool... Et je dois emporter du linge pour combien de jours ?
— Agis comme si tu devais ne pas revenir.
— Mais je dois trouver quelqu’un pour s’occuper de Malo !
Ma voix est un peu plus stridente que je le voudrais, mais Malo dort tous les soirs sur mon oreiller, il m’attend quand je rentre du travail, il... Et qui va me renouveler mes médicaments ? Et trouvera-t-on du produit pour mes lentilles partout ? Et...
— J’ai de la tension, je mens la main sur le cœur, s’organiser prend du temps !
— Tu n’as pas de cœur, Sophia.
Bien sûr que si et il palpite, là !

— Où puis-je m’installer ?
Parce qu’il va rester chez moi, en plus ?
J’hésite entre le canapé et mon lit. L’option canapé est tentante car il commence à être bien fatigué et il devrait lui casser méchamment le dos, mais, s’il prend mon lit, je garderai l’usage complet de mon séjour, de ma télé, de mon ordi...
— Au fait, continue-t-il en suivant ses propres pensées, sans se soucier du dilemme qui me tracasse :
— Tu as une voiture ?
— Ce n’est pas une diesel !
En plus de me séparer de mon chat, il va ruiner mon budget !

En essayant de trouver le sommeil, ce soir-là, sur un canapé peu confortable, je repasse les évènements de la journée et je m’avoue que c’est bien la pire de mon existence, bien pire que ce lamentable jour d’été où Camille, ma meilleure amie pour la vie de la fac, m’a trouvée à califourchon sur l’amour de sa vie. Parce que c’était une époque où nous faisions beaucoup de choses pour la vie et, pour ma part, je savais que j’en aurais encore plusieurs après celle-ci.
Trop de questions angoissantes tournent dans ma tête (À qui puis-je confier Malo ? Que puis-je raconter au boulot ? Romain n’ira-t-il pas voir ailleurs si je m’absente trop longtemps ? Vais-je rater la nouvelle saison de Castle alors qu’ils vont enfin se marier ?) pour que je trouve le sommeil. Quand je ferme enfin les yeux, le soleil se lève.

Sur le carnet de notes de l’iPhone, je commence une liste car je ne peux qu’oublier quelque chose d’important. Il faudra que je vide le frigo et que je l’arrête, ça semble plus raisonnable. Si j’amène Malo chez mes parents, ils vont me poser tout un tas de questions et je ne saurais pas quoi leur répondre. L’idéal serait qu’ils viennent le chercher après mon départ.
Y’a aussi Caroline, la petite nouvelle qui travaille à l’accueil. Depuis qu’elle est arrivée, j’ai très envie de coucher avec elle et, si je ne le fais pas maintenant... Mes chances sont bonnes, elle m’a envoyé pas mal de signaux, mais je croyais avoir tout le temps de la laisser mariner. Une ou deux fois, le midi, nous nous sommes retrouvées seules pour déjeuner et elle n’a pas hésité à ouvrir quelques boutons de son chemisier, me laissant voir son soutien-gorge en dentelle et l’arrondi délicieux de ses petits seins. Cette seule pensée m’enflamme.
Et, me dis-je avec ce sentiment que c’est ma dernière vraie semaine à vivre, il n’y a pas que Caroline. Il y a aussi Sylvain, l’asocial un peu bourru rencontré dans ma guilde de World of Warcraft. Au hasard des conversations, on s’était rendu compte qu’on habitait la même ville, on s’est retrouvés pour un café, une autre fois pour un ciné... Je ne sais pas si ce sont ses cheveux longs, sa barbe négligée ou sa façon de me parler de sa collection de katanas, mais je me suis vue, dès le premier rendez-vous, en amazone sur une telle monture !

Et, là, je réalise que je suis en train de prendre le petit déjeuner sous le regard d’Albert – qui n’a rien fait de la journée d’hier, hormis me la pourrir, et qui ne mange pas –, que mes joues doivent être en feu et que, s’il n’était pas là...
Malo, assis devant le bol de café, me regarde, dodelinant légèrement car j’ai troublé son sommeil en m’agitant toute la nuit.
— Je sais, mon gars, mais tu seras bien avec mes parents.

Jour -6
Je suis au boulot, je laisse entendre qu’un vieil ami a des soucis et que je vais devoir m’absenter plusieurs jours pour lui venir en aide.
À midi, tout en mâchant mornement mon sandwich devant mon écran, je lâche sur FaceBook : Quelles séries emporteriez-vous si vous deviez partir sur une île déserte ?
À treize heures, je réalise que Caroline me regarde étrangement et, instinctivement, je la suis. Dans un coude du couloir, elle me plaque contre le mur et m’embrasse longuement. Quand sa main me caresse le sein, insistante, je ne doute plus un seul instant que je dois vraiment coucher avec elle. Mais je dois organiser tant de choses !
— Tu fais quoi ce soir ? me chuchote-t-elle à l’oreille avant de la mordiller.
Je ne suis pas réellement humaine, probablement, mais qui résisterait ?
— Je couche avec toi, je réponds d’une voix affreusement rauque.

L’après-midi passe, je devrais être plongée dans mes préparatifs, mais je ne pense qu’à la soirée à venir, excitée comme une adolescente découvrant un roman de bit-lit un soir que ses parents sont partis au ciné.
De toute façon, je ne serais bonne à rien, autant laisser passer cette nuit.
Une petite voix intérieure me rappelle quand même d’envoyer un message à Sylvain pour savoir s’il est libre dans la semaine.

Soirée
Caroline me reçoit chez elle et a préparé à dîner. Pénombre, chandelles, petite nappe à fleurs. Elle fait le service, s’arrête pour me caresser les cheveux quand elle passe derrière moi. Elle porte une petite robe noire délicieusement transparente, je savoure le spectacle en même temps que le dîner.
Albert qui ?
Si la veille a été une des pires journées de mon existence, cette soirée est la meilleure. Parce que j’angoisse trop à l’idée de devoir partir ? Pas seulement. Caroline a de l’expérience et est partageuse. Quoique je ne me fasse pas d’illusions sur mon physique un peu ingrat, pour quelques heures, je suis probablement la plus belle femme du monde.
A deux heures, je me décide à prendre congé, en l’embrassant encore longuement. Qu’elle me garde une place au chaud si je reviens !

Jour -5
En arrivant au travail, je trouve une rose sur mon clavier. Ça veut dire qu’elle a aimé. Pourvu que je revienne !
Sylvain a répondu à mon message, mais il faut que je me concentre. Je n’ai rien fait hier et je vais filer un mauvais coton. Je lui file rencart jeudi, ça me laisse du temps.
Sur FaceBook, j’ai recueilli une longue liste de séries indispensables et je n’aurais pas le temps de les chopper toutes. Angoisse. Si je passe commande de certaines aujourd’hui, elles seront sans doute livrées jeudi ou vendredi. Trop cher ? Bah, mon avenir donne-t-il vraiment envie de faire des économies ?
Je reviens à ma To do list : il faut que j’écrive à mes parents, un mél suffisamment rassurant pour qu’ils ne s’inquiètent pas (trop) de mon absence, convaincant sur les raisons de ma disparition soudaine et précis pour qu’ils n’oublient pas de venir chercher Malo. Je l’enregistre dans les brouillons, reviendrai probablement dessus et le posterai juste avant mon départ.

Jour -4
J’ai si mal dormi que je regrette de n’avoir donné rendez-vous à Sylvain que demain. Dehors, une pluie fine tombe sur les carreaux et il faudra quand même que je mette le nez dehors, à midi : je n’ai pas eu le courage de me préparer à manger.
J’évite soigneusement Caroline. Si elle me voit d’aussi mauvaise humeur, notre liaison naissante risque de partir en eau de boudin.
Caroline...
Merde, j’ai complètement oublié de rappeler Romain depuis qu’il m’a laissé un message samedi ! Est-ce que l’histoire du vieil ami dans l’embarras va prendre ? N’ai-je pas inconsciemment repoussé le moment de tester mes mensonges sur lui ?
Je vais tenter le mél, ce sera sans doute plus simple que de l’appeler. Et je lui mets une dose de « j’ai attrapé un mauvais rhume, ça va pas fort du tout ».

Jour -3
Bon, ce soir, j’ai rendez-vous avec Sylvain et j’ai bien avancé mes téléchargements, j’ai même pris du rabe de romans, le temps va sans doute me paraître très long. J’ai fait tourner deux machines, choisi des vêtements pratiques et que je ne regretterai pas trop si je les perds.
Pour Malo, j’ai acheté une belle provision de ses croquettes préférées et une litière pratique, que mes parents ne s’ennuient pas trop avec ça.
Le matin, quand j’arrive au bureau, je suis toujours un peu dans les choux. Du coup, je ne note que vers neuf heures le post-it couvert de l’écriture de Caroline : « J’ai trop envie de toi. Je te prendrai à midi, dans un recoin sombre, tu ne perds rien pour attendre ! »
La semaine dernière, j’aurais adoré, mais, avec l’angoisse du départ prochain, mes sentiments sont confus : évidemment, je suis excitée, mais, en même temps, ai-je vraiment la tête à ça ?
A treize heures trente, quand je rejoins mon poste de travail, je ne sais pas vraiment où j’ai la tête, mais je trouve la vie trop cruelle et je suis encore si excitée que j’ai l’impression que ça se lit sur mon visage. Merde. J’avais oublié comment cela pouvait être dans les endroits incongrus, avec la peur d’être surprise.

Soirée
Sylvain et moi avons rendez-vous à vingt heures devant le ciné. Ça ne m’arrange pas trop car j’ai un timing qui se resserre et j’aurais préféré qu’on aille directement dans sa chambre, mais je ne le connais pas encore assez pour prévoir ses réactions.
Vingt heures cinq, il n’est pas là, la séance commence dans cinq minutes, il y a la queue devant la caisse et mon téléphone sonne : Romain ! Si je décroche et que Sylvain se pointe, je vais avoir du mal à garder ma contenance. Je laisse sonner, dépitée.
Vingt heures quinze, Sylvain n’est pas là et la pluie est revenue. Elle me tombe mollement sur les cheveux.
Vingt heures trente, je suis trempée, je me décide à rentrer chez moi.
En m’éloignant, je bouscule une grande silhouette. Sylvain !
— Je suis vraiment désolé, bafouille-t-il. J’avais oublié de recharger mon téléphone, je n’ai pas pu t’appeler.
Ouais, mettons, tout va maintenant dépendre de la façon dont tu vas savoir me réchauffer.

A vingt-trois heures, je repars de chez lui, bouillonnante... de rage.
Il m’a montré sa collection de japonaises en socquettes, de Chevaliers du Zodiaque, vanté tous ses films préférés et, moi, je croise juste les doigts que les piles de mon canard en plastique noir ne soient pas déchargées !
Elles le sont.

Jour -2
Dois-je vous dire que j’ai mal dormi ?
Caroline ne travaille pas le vendredi et Romain n’a pas répondu à mon mél. Il doit penser que je me fous un peu de lui. Si je reviens, j’aviserai, mais ce n’est pas non plus l’amant du siècle.
Qu’est-ce que j’oublie ?
Mes parents viendront chercher Malo dès qu’ils recevront mon message, je n’ai aucun doute à ce sujet. Le frigo est presque vide, j’ai rempli les deux grosses valises que je possède. J’ai mis les séries sur mon Macbook, j’ai acheté une prise pour recharger l’iPhone sur l’allume-cigare. J’ai une boîte de Levothyrox d’avance, quatre de Doliprane, quatre d’Ibuprofène, cinq de Spasfon... J’ai trois sortes de tampons différents, des pansements, deux flacons de solutions antiseptique...
Merde, je n’ai pas rempli ma demande de congés !

Dix-sept heures, je rentre du travail et je sonne chez le voisin du premier.
Michaël est un plan cul depuis trois ans déjà. Il vit avec sa mère qui végète devant Derrick. Une caricature ? Il m’arrive de me poser la question, parfois, si certains humains sont vraiment... réels, vous voyez ?
Michaël est un peu benêt, je crois, je ne suis pas bien sûre. ‘fin, bref, c’est le bon petit plan cul, qui ne cause pas, qui ne pose pas de questions, qui ne s’étonne jamais que vous débarquiez en pleine journée.

A dix-neuf heures, quand je rentre chez moi, un reste d’endomorphines me rend moins pénible la présence d’Albert. Mais, putain, qu’a-t-il fait tous ces jours-ci ?

Jour -1
Nous partons demain, à six heures. Six heures !
Un instant, j’ai songé à inviter Caroline à déjeuner puis à passer l’après-midi de ce samedi avec moi, mais, dans l’état d’esprit où je suis, ce serait sinistre.
Pas de mél de Romain, tant pis, il n’était pas aussi marrant qu’il le croyait.
Sylvain m’a écrit, tiens, qu’il avait passé une chouette soirée et quand est-ce qu’on remettait ça ? J’aurais bien le temps de lui répondre si je reviens. Une réponse bien sentie.
Maman me téléphonera en fin de journée, je ferai comme mercredi, je parlerai de la pluie et du beau temps. Dans mon message, qui attend sagement dans les brouillons, je prétends que le vieil ami que je dois aller aider m’a téléphoné tard ce soir.
Je compte mes culottes. Les plus chères restent à l’abri de mes tiroirs, je n’emporte que les moins belles, sans dentelle. Je défais mes valises, les refais.
Je vérifie le contenu du congélo, je sors manger un kébab pour le déjeuner. Il fait beau, j’ai pris place à une petite table installée sur l’artère piétonne. Quand je lève les yeux de mon assiette, un jeune homme croise mon regard, me sourit. Il est plutôt pas mal, mais, franchement, aujourd’hui ?
Bêtement, je n’ai pas pu m’empêcher de lui rendre son sourire et il vient vers moi.
— Je peux m’asseoir ?
Non !
— Oui, bien sûr.
— Je n’ai pas pu m’empêcher de vous remarquer.
Je réalise que la robe que je porte l’explique facilement : je ne vais pas dire que mes seins débordent, ce serait déprimant, mais nul doute qu’ils lui ont fait de l’œil. Décidément, la perspective de ce départ m’a rendu un peu agitée.
— C’est pas vraiment le jour, vous savez, je lui explique. J’ai des soucis et je pars demain à la première heure.
— Ça tombe bien, je pourrais faire une BA et soulager un peu votre attente.
Merde, Sophia, tu n’as vraiment rien de mieux à faire de ta dernière après-midi de liberté ! Après tout, je ne connais même pas son nom et me garde bien de lui donner le mien.

Jour 0
Le réveil sonne à cinq heures trente. Café.
J’envoie le mél à mes parents, ma mère le lira vers huit heures, à son réveil. Dans la penderie, je jette un œil distrait à de jolies petites robes au décolleté impertinent, à des jupes, longues, courtes, à volants... J’enfile un jean et un T-shirt. Je remplis le bol de croquettes de Malo, le brosse longuement, lui susurre qu’il va me manquer aussi.
Toujours droit comme un i coincé, Albert me regarde :
— Je vois que tu es prête.

Tout ne loge pas dans le coffre, je mets un sac et mon vanity sur le siège arrière. Il est largement sept heures quand j’ai fini de tout emporter en maints allers-retours. Je m’installe au volant. Albert est assis sur le siège passager depuis une bonne heure, il n’a pas fait un seul geste pour m’aider, il a juste lâché :
— Que feras-tu de toutes ces affaires ?
Je l’ai simplement ignoré. Faire tenir toute votre vie dans deux grosses valises, un sac de voyage, un sac d’ordinateur, un sac-à-main et un vanity, c’est une expérience assez déstabilisante, mais que peut-il comprendre ?
Tout en accrochant ma ceinture de sécurité et en réglant les rétroviseurs, je réalise que j’ai passé une semaine décousue. Oh, je ne prétends pas que je n’ai jamais mené plusieurs histoires de front, mais j’ai toujours tenu à rester un brin romantique, attentionnée, à connaître mes partenaires (hormis Michaël, mais c’est Michaël !). Je déteste la précipitation, l’absence de plan.
D’ailleurs, si j’avais eu un plan, j’aurais noté les coordonnées du jeune homme d’hier parce que ce qu’il m’a fait... oh... oh… Plongée dans mes rêveries et mes regrets, j’ai l’impression que la voix d’Albert me parvient de plusieurs kilomètres :
— J’attends.
Je démarre la voiture.

— Où va-t-on ?
— Tu n’as qu’à suivre mes instructions.

Ça m’agace, mais je ne reconnais pas les noms sur les panneaux routiers. C’est idiot. Je n’ai jamais été très forte en géographie, mais j’ai vécu en France plusieurs centaines d’années et j’ai un peu idée de quoi se trouve où !
— Il faut qu’on s’arrête pour que j’aille aux toilettes !
— Tu n’en as pas besoin.
Nous sommes en pleine campagne et je pile sur le bas-côté. Je n’ai pas besoin de tourner la tête vers lui pour savoir qu’il est contrarié, mais il y a des priorités dans la vie.

— J’ai faim !
— Tu n’as pas besoin de manger.
— Dis ça à mon estomac !
Le jeune homme rencontré devant le marchand de kébab est désormais un lointain souvenir, mais un bon kébab.... Un hamburger avec son pain moelleux, sa viande rouge cuite à point, son fromage fondant doucement... Une pizza. Avec une pâte épaisse qui sent bon le pain, des rondelles de tomates fraîches… Mon ventre gargouille, mais Albert ne m’autorisera à m’arrêter que trois bonnes heures plus tard.

Cette station routière est probablement la plus miteuse d’une nation fière de sa gastronomie : un triste jambon-beurre et son paquet de chips écrasées se présentent à moi et je ne trouve rien de mieux.
J’allume mon iPhone pour trouver plusieurs messages angoissés de ma mère. M’en tenir à mon plan ! Je lui ai dit que mon vieil ami habitait un trou paumé, sans réseau, et, quand quelques jours, je lui enverrai un mél en prétendant que je suis descendu au village le plus proche. Pauvre petite maman...
Au moins, je sais qu’elle et mon père sont allés récupérer Malo et qu’il n’a pas bronché tout le temps du trajet, qu’il a reconnu la maison des week-ends et qu’il a même fait un tour dans leur jardin avant de s’affaler sur le canapé.

Il est une heure, nous roulons depuis sept heures la veille !
— Faut que je dorme !
— Tu n’as pas besoin de dormir.
Mes lentilles me grattent, on va avoir un accident et pis c’est tout.
A deux heures, tant pis, je me gare sur le bord de la route, range mes lentilles et ferme les yeux. En plongeant dans le sommeil, j’ai une dernière pensée : Albert n’a pas bougé depuis qu’on est parti !

Jour 3
Dans l’hôtel crasseux où nous nous arrêtons pour la première fois, je savoure la douche que je peux enfin prendre même si ma raison hurle que l’hygiène de l’endroit laisse à désirer.
Quoique je sois exténuée, je me force à regarder le premier épisode de Supernatural : je n’avais encore jamais vu cette série et j’ai huit saisons en réserve. Peut-être suis-je Dean dans son Impala ? Le moral à peine regonflé, je ne dors que cinq heures quand Albert me tire du lit.
Cinq heures !
— Tu n’as pas besoin de dormir, Sophia.

Jour 6
Mes réserves de Doliprane ont cruellement diminué, il faut que je trouve une pharmacie !

Jour 8
Ce matin, j’ai eu le droit de m’arrêter acheter des croissants. Vous ne pouvez même pas imaginer comme je les ai savourés. Le paradis peut se cacher partout, même quand votre vie traverse ses moments les plus noirs, avec la plus triste compagnie.
Hier, j’ai envoyé trois méls depuis l’iPhone. On était encore en pleine campagne (mais où donc, bordel ?), mais la 3G marchait impec’. J’ai dit à mes parents que j’étais débordée, mais que tout allait bien et qu’ils étaient trop gentils de s’occuper de Malo, à Caroline que je pensais bien à elle, mais que j’étais dans les ennuis jusqu’au cou, à Romain que j’étais bien désolée d’être partie si vite, mais que je n’avais jamais pu compter sur lui et merci pour le poisson. Il ne comprendra pas, mais c’est bien ce que je détestais chez lui.

Jour 10
Le temps est splendide, la nature est splendide. Je me gare et sors de la voiture.
— Que fais-tu ? me demande Albert de sa voix neutre.
Je vis, Ducon, mais tu ne peux pas comprendre. Je fais quelques pas dehors, je respire l’air pur. Il n’y a pas un bruit, personne aux alentours. Je retourne à la voiture, range mes lentilles, sors des vêtements propres d’une valise et, là, je me déshabille et me rhabille, sans me soucier du regard désapprobateur de mon chef. A défaut d’une douche, au moins, mettre des vêtements propres !
Et je m’éloigne à nouveau, fais quelques pas sur un chemin de terre. Pourquoi est-ce que je me laisse maltraiter ainsi, au fond ? Ai-je commis une erreur ? Mal rempli une mission ? Albert m’emmerde et j’ai plein de choses à vivre ! Et si c’était là ma dernière incarnation, ai-je envie de la passer ainsi, sous la coupe d’un mal baisé autoritaire ?

Quand je reviens à la voiture, une petite heure a dû s’écouler et je remarque qu’Albert a bougé : il a visiblement mis tout le contenu du coffre sur les sièges arrières. Pourquoi ?
Je m’approche, il me regarde longuement, puis dit enfin :
— Tu sais que tu n’as pas besoin de manger ni de dormir, que tu n’as ni maladie aux yeux ni à la thyroïde ni à aucun autre organe que tu imagines ?
Je hausse les épaules, je n’ai rien à répondre à ce tyran aux petites ambitions. Alors que je fais le tour de la voiture, regonflée à bloc et enfin décidée à rentrer chez moi, quoiqu’il en coûte, je passe près du coffre et, avant même que je réalise, Albert m’a empoignée et... mise dedans ?
Le hayon se referme lourdement et je suis plongée dans le noir. Peut-être devrais-je hurler, mais qui pourrait m’entendre ? Mon iPhone est resté dans la boîte à gants et je suis juste là, seule... Vais-je mourir de soif ? De faim ? Je ferme les paupières.

Jour ?
Le soleil à travers mes paupières me sort de mon sommeil. Persuadée que ma gorge doit être sèche et mon estomac implorant, je suis surprise qu’il n’en soit rien : finalement, je n’ai dû dormir que quelques heures, mais pourquoi Albert a-t-il fait ça ? Penché au-dessus de moi, il me tend la main pour m’aider à me relever. Je fais mine de ne pas le voir et m’extirpe maladroitement du coffre. Autour de nous, la nature a beaucoup changé, nous sommes dans une autre région, sans doute possible. Plus au nord, je dirais.
— Tu sais combien de temps tu es restée dans ce coffre ? me demande mon chef, mais je ne l’entends pas.
Je respire la nature, un oiseau chante, la lumière blesse un peu mes yeux, mais ma vision semble plus claire qu’avant.
— Puisque tu refusais l’évidence, il fallait bien que tu voies par toi-même que tu n’as nul besoin de manger ou de prendre des médicaments ou n’importe quoi d’aussi absurde.
Agacée, je finis par lâcher :
— Sur quelques heures, personne n’a besoin de boire ou de manger !
Albert me tend mon iPhone :
— Je ne doute pas que tu accordes davantage de confiance à cette machine qu’à moi.
Je presse le bouton, le smartphone démarre.

Jour 25
Ça n’est tout simplement pas possible. Ma main tremble un peu tandis que je cherche dans les paramètres : la date se règle bien sur le réseau, la 3G fonctionne, Albert n’y a pas touché.
Je me rends compte seulement maintenant que je flotte dans mes vêtements et, machinalement, je marche vers le rétroviseur extérieur. Oh, c’est toujours Sophia que je vois, là, devant moi, mais une Sophia qui a... fondu ! Je ne peux pas retourner au boulot comme ça ! Comment vais-je leur expliquer ?
Je tire mon T-shirt vers mon nez, m’attendant au pire, mais, quand je le renifle, je ne sens rien. Aucune odeur. Je n’ai laissé aucune odeur.

Je ne suis pas humaine. Je n’ai jamais été humaine.
Mon iPhone sonne de messages en absence, de méls non lus.

Le dimanche, maman aime me faire des gaufres et, quand il fait beau, papa fait cuire des côtes de bœuf sur le barbecue, dans le jardin. Malo lèche mollement nos restes, mais il est habitué à ses croquettes et n’est pas si friand que moi de nouveautés.
Sur les gaufres, en été, maman me met de la chantilly et de jolies myrtilles qui laissent leur empreinte sombre dans la crème molle.


Je ne suis pas humaine. Je n’ai jamais été humaine.
— Je pense qu’il est temps.
La voix d’Albert me ramène près de cette voiture, dans ce coin de campagne un peu au nord.
— Où allons-nous ?
Cette fois, il me répond :
— Bienvenue à nouveau parmi nous.

Je ne suis pas une humaine, je suis une guerrière ! Certes, simple soldat, mais une guerrière de ses troupes !

Le samedi après-midi, quand on a suffisamment traîné dans les boutiques, on s’arrête au petit café qui fait l’angle en bas du centre commercial. Céline prend un cappuccino dont elle mangera la mousse avec la petite cuillère. Ça me fascine toujours qu’on puisse manger une mousse aussi légère. L’hiver, je prends une crêpe parce que personne ne fait d’aussi bonnes gaufres que ma maman. Martine, elle, se permet un verre de vin. Elle dit que ça l’aide à supporter son mari quand elle rentre. Je n’ai jamais compris pourquoi elle était mariée.

Jour ?
Il fait chaud, je me sens... bien. Tout est calme. Où suis-je ?
Des voix me parviennent au loin, très loin...
Je peine à rassembler mes souvenirs, ma tête est cotonneuse, comme si mon cerveau fonctionnait au ralenti. Puis un flash et je me souviens : je suis au volant, je veux savoir où nous allons, ce qui m’attend. Ma tête pivote vers Albert qui tarde à me répondre puis... Le choc, ce bruit de métal froissé, la douleur, l’odeur du sang... de mon sang... Et le départ. Toujours aussi doux, aussi apaisant, aussi libérateur.
Merde ! J’ai été réinitialisée !
Et je vais rater la sortie d’Episode VII au ciné…

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