vendredi 9 août 2019

Un Rêve étrange…

27.300 signes


A Jérôme


Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime,
Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre…

Verlaine


La pause de midi était un moment privilégié, un moment de laisser-aller entre l’oubli qu’elle trouvait dans le travail et l’inquiétude qui la gagnait, le soir, dans l’appartement silencieux, quand le petit Damien était endormi.
L’horloge de l’ordinateur indiquait douze heures trente. Elle enfilait son vieux manteau gris, attrapait son petit sac à dos noir, dans lequel un volumineux portefeuille écrasait un vieux carnet de photos qu’elle n’osait plus regarder, et sortait avec un « bon appétit » faussement joyeux à l’attention de ses collègues.
Elle marchait le long du trottoir, le regard vague ou fixé sur l’impact du bout de ses escarpins sur le goudron. À hauteur du distributeur automatique de billets, elle faisait une pause devant la façade miroir, passait la main dans ses cheveux courts ébouriffés, songeait qu’un détour par le coiffeur devenait indispensable, lissait d’un geste maladroit une jupe droite puis repartait.
À douze heures trente-six, elle poussait la porte de la Librairie des Mondes Imaginaires sur un tintement léger. La boutique était petite, mais la décoration, choisie par la jeune femme quelques mois plus tôt, créait une ambiance chaleureuse.
Marc se tenait derrière le comptoir ou rangeait quelques nouveautés sur les rayonnages. Au bruit léger de la porte, il se retournait, souriant, et lançait un « Bonjour, Corinne » tout en venant vers elle pour lui faire la bise.
Depuis qu’elle venait déjeuner régulièrement avec lui, il s’était découvert des talents de cuisinier et éprouvait une certaine satisfaction à imaginer leurs repas froids, les crudités mélangeant leurs couleurs, ou des plats plus gras qui passaient en quelques secondes du réfrigérateur au micro-ondes. C’était sa façon à lui d’aider son amie, de lui redonner envie de plaisirs simples, de lui interdire de s’éteindre, mais le veuvage avait creusé les joues autrefois souriantes et il semblait au libraire qu’il y avait une éternité que Corinne ne lui avait souri.
Au fil des jours, pourtant, elle réussissait à s’inventer de fausses distractions et, lorsqu’il avait eu ce projet financièrement audacieux d’ouvrir une nouvelle librairie en centre-ville, elle en avait assuré la décoration, mais l’avait également aidé au choix des livres, aux branchements informatiques, à tout ce qui pouvait occuper son esprit.
Maintenant, elle y trouvait une compagnie régulière, au déjeuner, mais parfois aussi le soir après avoir pris Damien à l’école. Et Marc de se laisser aller aux pitreries qu’il adorait et qui prouvaient à l’enfant que la vie était joie et rire.

18 janvier 1999
C’était un lundi un peu gris et la semaine semblait s’étendre devant elle. Quoique ce ne fussent pas les vacances, les parents de Philippe étaient passés la veille au soir prendre l’enfant pour l’emmener aux sports d’hiver. Choyer Damien leur donnait l’impression que Philippe était un peu là et ils pensaient naïvement que la jeune femme profiterait de cette disponibilité pour sortir un peu et échapper à ses angoisses.
Une rupture d’anévrisme. Un souvenir un peu trop brutal, un peu trop récent.
Ce jour-là, il n’y avait pas un seul client à la boutique et Marc était masqué par le comptoir dont il rangeait le contenu.
— Hello, lança Corinne au bruit qui venait du fond de la boutique, et le jeune homme se releva aussitôt.
C’était un bel homme, plus grand que la moyenne, la trentaine sans doute et des yeux clairs, brillants. Ses cheveux, longs, étaient retenus sur la nuque et son visage savait sourire ou se faire tendre.
— Comment vas-tu, ma belle ? questionna-t-il.
Un peu maladroit, mais réellement affecté par la peine de sa meilleure amie, il feignait une bonne humeur constante. La jeune femme murmura quelques mots vagues sur le temps, le départ en vacances de son fils ou le travail au bureau. Elle semblait un peu plus fatiguée, peut-être.
— Quel est le programme de tes soirées de célibataire à venir ? s’enquit Marc.
Corinne ne répondit pas tout de suite. « Célibataire » était plus agréable à entendre que « veuve », la signification ne changeait pourtant pas beaucoup. Elle hésita, mais fit un effort et, relevant la tête, elle regarda son ami dans les yeux et lui sourit :
— Que me proposes-tu ?
— Tout. Restaurant, cinéma, balades le long des flots bleus… Je vais aussi avoir besoin de tes conseils de nana…
Elle le regarda, étonnée.
— Oui, je dois acheter une bague de fiançailles. Françoise est une fille très sympa et on est ensemble depuis deux ans.
Corinne eut un pincement au cœur. Les pensées se bousculèrent dans son esprit chagrin et elle prit conscience du mal que lui faisait cette nouvelle. Elle avait toujours éprouvé un sentiment très tendre pour Marc, l’ami, le confident, le complice de nombreuses aventures. Depuis la mort de son époux, il était devenu l’élément stable, le point d’appui, le repère. Les quelques mots tout simples que Marc avait employés faisaient naître en elle des sentiments bien étranges. Elle se rendit compte qu’elle ne connaissait que très mal la « sympathique » Françoise et que, systématiquement, elle avait évité les invitations en sa compagnie et tout ce qui aurait pu la rapprocher d’elle. À ses yeux, Marc était un éternel célibataire, libre de tout engagement, de tout projet de vie stable, et l’évocation innocente des fiançailles à venir fit monter deux grosses larmes au coin de ses yeux. Mais elle détourna la tête et Marc, habitué à sa mélancolie, ne perçut pas le changement d’humeur.
La pause de midi était brève, Corinne eut vite fait de grignoter quelques morceaux et, un peu plus tôt que les autres jours, elle reprit le chemin du travail. Elle n’avait fixé aucun rendez-vous pour sa soirée de « célibataire » et laissa simplement filer un « Au revoir » du bout des lèvres. Le jeune homme n’avait rien remarqué et s’attendit à son retour pour l’heure où il fermerait la boutique.

Une journée venait de s’écouler et les employés éteignaient les ordinateurs et rangeaient papiers et stylos.
Corinne craignait de rentrer chez elle et ne souhaitait pas non plus revoir le séduisant ami devenu soudain bien inaccessible. Elle composa un numéro de téléphone :
— Christopher ?
— Oui ?
— C’est moi. Tu fais quelque chose de particulier ce soir ?
Un petit rire à l’autre bout.
— Non, je ne fais rien. Tu peux passer si tu veux.
Corinne raccrocha, soulagée.
Sa voiture était garée à quelques rues, un emplacement stratégique et gratuit entre son appartement, son travail et l’école. Elle y alla lentement. Christopher vivait à son propre rythme et elle craignait d’arriver trop tôt chez lui et de le trouver sous la douche ou en train de débarrasser une table lourde des restes de plusieurs dîners.
Quelques embouteillages et quelques conducteurs énervés plus tard, la Uno blanche quitta la ville et prit une route aux multiples lacets. Les roues passaient souplement dans les flaques d’eau qui se formaient à mesure que l’heure tournait et la pluie, qui tombait depuis le début de l’après-midi, ruisselait maintenant sur le pare-brise. Corinne avait les yeux fixés sur la route et ses doigts glacés cherchèrent à tâtons le bouton de la radio. Une musique vieillotte envahit l’habitacle et les rythmes lents bercèrent la conductrice.
Christopher était ce qu’on appelle couramment un excentrique. Professeur d’université et brillant physicien, cet anglais dégingandé avait posé ses valises quatre ans plus tôt dans le petit appartement dont Philippe et elle étaient propriétaires. Il était arrivé à l’improviste, profitant de l’hospitalité légendaire de son mari et l’agacement qu’elle en avait conçu avait rapidement fondu devant l’attachante personnalité.
Mesurant près de deux mètres, il vivait sur une planète inconnue, dans un monde de rêves et de douce folie. Philippe ne lui avait jamais vraiment raconté leur rencontre, mais elle savait que leur amitié avait été spontanée et réciproque. Les deux hommes avaient passé des soirées entières à échafauder quelque importante théorie. Comme il avait séduit Philippe par son esprit curieux et inventif, il s’était fait aimer de Corinne pour sa gentillesse et sa disponibilité. Épaule large où pleurer, baby-sitter disponible quand un bon film passait au cinéma, copain des fêtes et des peines…
Un mois après son arrivée en France, il avait acquis dans l’arrière-pays une immense bâtisse, ruine délabrée et isolée. Les imposants murs de pierre racontaient un passé glorieux de fêtes champêtres, de déjeuners gargantuesques au soleil de printemps dans le jardin aujourd’hui à l’abandon.
L’Anglais avait réhabilité une portion infime du domaine afin de vivre avec le confort exigé en cette fin de siècle, mais le reste de la propriété figurait un chantier éternel dont personne ne viendrait à bout. Aux premiers beaux jours, Philippe avait mis à profit ce terrain abandonné pour jardiner un peu à la plus grande joie de Damien qui l’avait fièrement aidé, vêtu de sa salopette bleue et coiffé d’un grand chapeau de paille. Au milieu de nulle part se trouvait donc une barrière de bois à l’abri de laquelle des petites mains avaient planté graines de radis et de salade.
L’été suivant, Christopher avait pris le relais et avait jardiné de longues heures avec l’enfant tandis que Corinne, prostrée dans un coin du domaine, s’était laissée réchauffer de longues heures au soleil.
La voiture franchit l’enceinte de pierres en ruines et se gara près de l’entrée. La pluie était plus forte encore et le sol de terre qui entourait la maison n’était qu’une gigantesque flaque de boue. Après avoir coupé le moteur, la jeune femme resta un instant immobile dans la voiture. Ces souvenirs d’été se bousculaient dans sa tête, se mélangeant à ce grondement sourd, dans son cœur, qui lui susurrait qu’elle était en train de perdre Marc après Philippe.
Que m’arrive-t-il ? Qui suis-je devenue ? Ma vie est en train de m’échapper tandis que Damien grandit… Elle porta la main à son cou, sentit l’alliance pendue à une chaîne en or. Que suis-je devenue, Philippe ? Tu ne serais pas fier de moi…
Elle inspira profondément, remonta la capuche de son manteau puis, sortant précipitamment de la voiture, courut à la maison. Christopher, qui avait dû guetter sa venue, lui ouvrit aussitôt et elle resta un moment, là, dans le couloir, secouant la pluie. Quand elle tourna les yeux vers son ami, elle les avait un peu rougis, mais ils brillaient d’une détermination nouvelle comme si quelque gifle avait secoué la poussière.
L’Anglais fut surpris et heureux de ce changement perceptible et la soirée débuta autour d’une tasse de thé brûlante et de l’annonce des prochaines fiançailles de Marc et Françoise. La nuit pluvieuse créait une couverture épaisse autour de la demeure. Christopher avait allumé un feu dans la cheminée nouvelle qu’il convenait d’étrenner et Corinne s’était allongée sur le vieux divan, les paupières mi-closes.
— Et toi, que me racontes-tu ? lui demanda-t-elle quand son cœur fut épanché.
Le jeune homme eut un sourire malicieux qui éveilla immédiatement l’intérêt de son interlocutrice. Elle se redressa et l’interrogea du regard.
— Je crois que Philippe aurait aimé ce moment, commença-t-il. J’y suis arrivé.
Les yeux de Corinne s’agrandirent de surprise et elle ne trouva rien à dire.
Philippe et Christopher étaient brillants sans aucun doute, mais leurs esprits couraient après des rêves un peu fous. Les deux hommes s’étaient mis en tête de voyager dans le temps et ils avaient travaillé inlassablement à ce projet, orientant toutes leurs recherches universitaires vers cet unique objet. Une éventuelle réussite semblait si improbable que la jeune femme ne savait que penser. Amatrice de science-fiction, elle s’était trouvée intéressée puis fascinée par les travaux de son mari et de son ami, mais elle n’y avait jamais réellement cru et elle restait, interloquée, sans véritablement comprendre le sens de cette nouvelle.
— Tu parles de voyager dans le temps ? C’est cela, n’est-ce pas ?
— Oui, lui répondit son ami avec un merveilleux sourire d’enfant.
Des milliers de questions affluaient maintenant à son cerveau. Comment ? Pourquoi ? Qui ? Quand ? Où ?
Christopher se mit donc à lui donner un flot de détails, d’explications auxquelles elle ne comprit que les grands principes et, en cet instant, les peines et les angoisses quotidiennes s’arrêtèrent au seuil d’une aventure humaine extraordinaire.
— J’ai fait voyager quelques menus objets toute la journée d’hier et d’aujourd’hui, conclut-il, mais reste à savoir ce que cela donnera sur un être vivant.
— Comment vas-tu t’y prendre ?
— Je ne sais pas encore. À force de vouloir que ça marche, j’ai l’impression d’avoir oublié d’imaginer que ça marcherait.
Il rit et continua :
— L’utilisation de cette machine est assez complexe et je crains que les risques ne soient énormes, tant pour le « voyageur » que pour notre Histoire. La machine ne fonctionnera peut-être pas. Puis il ne faudrait pas faire n’importe quoi dans le passé. Enfin, je veux dire, le but n’est certainement pas d’envoyer un idéaliste tuer je-ne-sais quel dictateur ou ce genre de choses.
Tandis qu’il parlait, les projets les plus fous s’échafaudaient dans le cerveau de son amie.
— Je pourrais t’aider, moi, lui lança-t-elle.
— Il n’en est pas question. Tu as un enfant et j’ignore la nature des risques courus. De plus, c’est une machine à voyager dans le temps, pas à faire des miracles. Ce qui est passé est définitivement passé et, si cela avait pu être modifié, nous en verrions les conséquences aujourd’hui.
Il n’ajouta pas : « Si Philippe avait pu être sauvé ou pouvait l’être, il serait à nos côtés aujourd’hui. » Mais, pour Corinne, l’envie et le besoin de plonger dans un « quelque chose » de plus grand que la mélancolie quotidienne faisaient taire toute peur et toute raison.
— Laisse-moi t’aider. Cette expérience, c’est aussi celle de Philippe. Je me sens concernée.
La soirée se termina sur un débat passionnant et passionné qui n’ébranla aucun des deux points de vue contradictoires.

19 janvier 1999
La pluie avait cessé au milieu de la nuit et un soleil pâle et froid illuminait la ville. Marc tourna la page de l’éphéméride et s’arrêta un instant devant la date qu’il indiquait.
L’esprit en feu, Corinne vaquait à ses tâches quotidiennes tout en guettant l’heure qui s’égrenait lentement.
À 11:14, elle avait téléphoné à ses beaux-parents et écoutait la petite voix d’enfant qui lui avait parlé de neige et de luge.
À 12:30, elle resta assise derrière son bureau et mangea un club acheté le matin à la boulangerie qui faisait le coin de la rue.
À 12:36, elle lança le traitement de texte et écrivit deux longues lettres. La première s’adressait à Damien, elle y parlait de Philippe et d’elle, de l’amour qu’ils avaient pour lui, des obstacles qui se dressent sur les routes de la vie. La deuxième commençait par « Cher Marc » et parlait également d’amour.
À 14:16, elle eut fini, s’aperçut que ses collègues avaient repris le travail, mais son air affairé sur le clavier n’avait pas attiré l’attention. Elle glissa les deux lettres dans deux enveloppes qu’elle déposa dans le premier tiroir de son bureau. Si elle ne revenait pas, nul doute qu’on rangerait ses affaires et qu’on remettrait ces lettres à leurs destinataires.
À 15:08, son téléphone portable sonna, mais elle ne décrocha pas. Les grands-parents de Damien n’hésitaient pas à passer par le standard de sa boîte et elle n’avait pas envie de parler à quiconque, surtout pas à un libraire.
À 17:20, elle avait rangé soigneusement ses affaires et, pressée, elle sortit et suivit le même chemin que la veille.
Quand elle arriva chez Christopher, elle se gara dès l’entrée, de sorte que l’inventeur ne pût apercevoir la voiture. La partie rénovée de la maison n’était pas éclairée, mais elle perçut de l’agitation dans une bâtisse à l’écart que le physicien appelait complaisamment « mon laboratoire ». Elle attendit donc que l’Anglais eût fini et, un peu plus tard dans la soirée, quand elle le vit regagner sa maison, elle se dirigea vers le bâtiment.
Plus qu’une partie de la maison, c’était un immense hangar qui avait dû abriter quelque gigantesque machine agricole et qui s’était trouvé, un beau jour, déserté de toute activité humaine. La lourde porte était poussée et tout était plongé dans le noir. Corinne saisit la poignée et ouvrit lentement. Elle alluma la lampe torche qu’elle gardait dans le vide-poche de sa voiture et pénétra doucement comme par crainte qu’on ne l’entendît, mais la partie habitable était bien trop loin pour que Christopher pût entendre le moindre bruit.
La veille, l’ingénieur lui avait sommairement expliqué le fonctionnement de l’invention et elle décida que cela lui suffisait. Elle avait sans doute conscience des risques qu’elle prenait, de la méconnaissance qu’elle avait de l’aventure dans laquelle elle s’embarquait, mais cette forme de grand saut lui semblait plus douce qu’aucune autre. Le boîtier de retour glissé dans la poche de son manteau, elle pianota sur le vieux clavier aux touches partiellement effacées qui commandait la structure informatique.

5 février 1991
Il faisait un temps que l’on qualifie volontiers de magnifique. Les rues étaient baignées de ce soleil froid et hivernal qui donne le moral et chasse les mauvaises pensées. Elle aimait cette date à laquelle Philippe et elle s’étaient rencontrés. Dans quelques minutes en fait…
Sur le trottoir d’en face, il la bouscula, perdu qu’il était dans ses pensées. Elle laissa tomber son press-book et il s’arrêta, embarrassé de son inattention et admiratif devant les esquisses de couleur qui s’étaient répandues sur le sol.
Elle se souvenait de ces toutes premières œuvres. Elle avait fait d’importants progrès dans les années suivantes, mais, depuis la mort de son mari, elle n’avait plus retouché un pinceau. Elle s’aperçut que cela lui manquait brusquement et cruellement.
Il s’était embrouillé dans des excuses maladroites puis, en panne de toute réplique adéquate, lui avait offert un chocolat chaud au plus proche café. Ils avaient discuté, discuté et discuté. Il lui avait parlé de sa passion pour la physique et les théories les plus osées, elle lui avait parlé de son temps passé des crayons et des couleurs à la main. Il avait oublié pourquoi il passait dans cette rue, ce jour-là, et elle le raccompagna jusqu’à son petit studio de vingt mètres carrés.
En les voyant quitter le café, les souvenirs l’envahirent avec une extraordinaire réalité et son cœur se serra. Elle se sentit presque honteuse d’avoir observé ainsi, immobile sur un trottoir pendant des minutes interminables, ce jeune couple qui se formait. Une envie folle lui vint de courir à la gare et de prendre le premier train pour fuir la ville et laisser en paix l’amour de ses dix-huit ans.
Il y avait une autre ville et une autre elle.
Bien qu’elle ne dût connaître la ville que quelques années plus tard, elle n’eut aucun mal à retrouver les rues familières et fut bientôt devant chez lui. Elle avait toujours de l’étonnement à songer qu’il avait habité le même endroit depuis sa naissance et ne connaissait d’autre quotidien que ce vieil immeuble bourgeois du début du siècle. Elle resta un long moment, de l’autre côté de la rue, contemplant tour à tour la porte d’entrée aux moulures fatiguées et les fenêtres derrière lesquelles elle l’imaginait.
Et si tu n’es pas là ? Tu es peut-être en week-end au ski ou sous la couette d’une blonde avec laquelle tu t’inities aux joies du sexe.
Elle ne savait plus que faire et le doute s’insinuait lentement en elle. Pourquoi était-elle venue ? Pourquoi n’allait-elle pas au plus proche marchand de journaux acheter un quotidien qui attesterait de son voyage avant de rentrer en 1999 ?
La porte de l’immeuble s’ouvrit et il sortit. C’était bien évidemment le même, mais si jeune, si… différent ? Elle ne l’avait pas connu à cette époque. Ses cheveux étaient courts et il était plus menu. Elle hésita encore quelques secondes puis traversa la rue pour le rejoindre et l’appela :
— Marc ?
Le jeune homme se retourna, cherchant du regard qui l’interpellait ainsi, et remarqua, intrigué, Corinne venir vers lui. Quand elle fut à sa hauteur, il lança :
— On se connaît ?
— Pas encore, répondit-elle avec un sourire enjôleur.
— C’est une blague ou quoi ? Une caméra cachée ? J’ai trop fumé ?
Puis :
— Les jolies filles ne m’abordent pas dans la rue. Elles ne m’abordent même pas du tout.
À « jolies filles », Corinne fut un peu surprise. Jamais elle ne l’avait entendu la complimenter sur son physique, mais elle reprit vite le fil de la conversation :
— Je t’offre un café ? demanda-t-elle tout en passant son bras autour du sien.
Il eut un petit geste de recul puis se détendit rapidement.
— Bien, en avant pour de nouvelles expériences, répondit-il en souriant.
— Hé ! Ne t’emballe pas trop, jeune homme !
Je savais bien que tu serais trop curieux pour refuser de me parler. Suis-tu toutes les femmes qui t’abordent ?

Ils parlèrent autour de deux tasses de thé puis ils marchèrent le long des rues, s’arrêtèrent pour goûter, comme les enfants, une délicieuse tarte aux pommes et continuèrent vers la mer. Ils suivirent l’eau le long des galets et elle lui raconta des tas de détails sur son enfance à lui, pour qu’il la crût, puis une histoire de machine à remonter le temps. Sa réaction éventuelle l’indifférait un peu, car elle pouvait repartir à tout moment et il eut envie de la croire parce que cela l’amusait plus que les cours sur les bancs de la faculté.
Il l’emmena dans un restaurant chic, quand l’heure fut plus avancée, dépensant cet argent que lui prodiguaient ses parents et dont il ne percevait pas encore la valeur, et il fut bientôt très tard.
— Où habites-tu ? lui demanda-t-il.
— En 1999, répondit-elle et il rit.
— Mes parents sont absents cette semaine. Quelque part aux Seychelles, je crois. Paraît que c’est bon pour leurs problèmes de couple à la con. Tu peux dormir chez moi si tu veux.
Au chaud de l’appartement familial, il lui servit un cognac et lui fit couler un bain. La baignoire était bien assez grande pour deux. Il défit doucement les boutons de son chemisier, un peu maladroitement, comme si c’était un geste nouveau. Elle sentit sa main sur la dentelle qui soulignait ses seins. Ses gestes étaient doux et tendres, à l’image qu’elle s’était toujours faite de lui, et elle eut un peu honte d’être venue chercher, huit ans plus tôt, ce dont il n’avait jamais été question entre eux. Mais elle sentit sa caresse un peu plus bas et elle oublia l’ami et confident. C’était un jeune homme qu’elle désirait plus que tout autre.

Le lampadaire de la rue projetait une étrange lumière dans la petite chambre. Il dormait paisiblement et elle lui trouva un air trop jeune, plus apaisé que les rides soucieuses du libraire qu’elle avait l’habitude de côtoyer.
Elle se leva sans un bruit et se regarda, nue, dans le miroir de l’armoire. Son corps, qui s’était tordu sous les caresses, frémissait encore.
Quelle idiotie es-tu en train de faire ? Quel sens donneras-tu à tout cela ?
Elle se rhabilla silencieusement et se dirigea vers le bureau. Elle prit une feuille blanche de l’imprimante, un stylo sans bouchon, et commença :
« Cher Marc, je retourne au 19 janvier 1999… »

Elle pose la lettre sur la table de nuit en la coinçant sous le radio-réveil et, en se penchant tendrement vers lui, les larmes aux yeux, elle murmure :
— Rendez-vous dans quelques années, mon amour. Si c’est plus que l’aventure d’une nuit, elle survivra bien au temps…
Mais elle sait que les années ne garderont pas trace de cette nuit puisque Marc ne s’est jamais comporté qu’en ami.
Et elle s’en va. En marchant un peu dans la fraîcheur de la nuit avant de repartir, elle se remémore leur première rencontre, quatre ans plus tard. C’est sa première véritable exposition et tous ses amis, ses copains, les copains de ses amis et les amis de ses copains sont venus. Philippe est à ses côtés et il tient tendrement Damien qui a déjà un an…

19 janvier 1999
Marc tourna la page de l’éphéméride et s’arrêta un instant devant la date qu’il indiquait. Il passa le doigt sur le contour des chiffres, comme pour se prouver leur existence et eut un sourire moqueur.
Il se souvenait de leur première rencontre à la galerie d’art. Il y avait été traîné par un vieux copain, amateur de peintures, et il l’avait aperçue aussitôt, dans une robe du soir toute simple, noire… C’était elle, sans doute possible, quoiqu’un peu plus ronde peut-être, et il avait fendu la foule, courant presque. Arrivé à sa hauteur, il avait vu Philippe. Alors, spontanément, il avait tendu la main à la jeune femme :
— J’aime beaucoup ce que vous faites.
Elle lui avait souri.

Il contemplait la date imprimée en noir sur le petit feuillet.
Un rêve étrange et pénétrant d’une femme inconnue et que j’aime et qui m’aime…
C’était un rêve érotique d’adolescent, se reprocha-t-il. J’ai dû lui donner un visage quand j’ai rencontré Corinne puis c’est tout. Flasher sur un physique, ça ne bâtit pas une histoire d’amour.
Pourtant, Corinne semblait tant la femme de ce rêve. Lorsqu’il l’avait rencontrée, quatre ans plus tôt, encore ronde de son accouchement, il avait l’impression de l’avoir reconnue, malgré toute cette attente un peu naïve d’un rêve dont les jours effaçaient doucement le souvenir.
Aujourd’hui que les soucis avaient atteint sa meilleure amie et l’avaient creusée et maigrie, elle ressemblait encore davantage à cette image probablement fantasmée. Un désir coupable, sans aucun doute, qui travaillait son imagination et lui donnait corps. C’était une excellente date pour se décider à épouser Françoise, cette fille gentille et charmante, et chasser des fantômes ridicules.
À treize heures, Corinne n’était toujours pas là. Un peu plus tard, il pensa à l’appeler sur son portable, mais elle ne décrocha pas. L’après-midi s’écoula et, entre deux clients, il essaya de penser à sa petite amie en titre.
Puis vint dix-neuf heures. Une journée de plus s’était écoulée, une journée sans rien de particulier sinon une double ration pour le déjeuner et un désir attisé par les souvenirs et l’imagination. Il prit le téléphone. Une demande en mariage quand une autre occupait son esprit…
— Françoise ?
— Oui ?
— C’est Marc. Je suis désolé, mais ce n’est pas quelque chose d’agréable que j’ai à te dire. Je pense qu’on devrait faire une pause dans notre relation. Je ne me sens pas prêt à m’engager plus loin. Je suis désolé.
Il essuya la larme qui se formait au coin de son œil et, raccrochant le téléphone, s’assit sur le sol, le dos appuyé contre le mur. Dehors, la nuit était tombée et la rue était sombre. Le carillon de l’entrée et la voix de Corinne :
— Alors, on va chercher cette bague de fiançailles ?
Marc la regarda, elle semblait plus détendue que les jours précédents, comme après de petites vacances.
— Ça n’est pas à un jour près, tu sais, et les bijouteries doivent être fermées à cette heure. T’as pas envie d’un resto plutôt ?
— Volontiers, répondit la jeune femme et elle l’aida à fermer la boutique.

Ils parlaient de choses et d’autres, un peu futilement, comme si l’heure n’avançait plus et que rien ne pressait. Corinne mangeait d’un bon appétit et Marc en éprouvait une certaine satisfaction.
Au cours de la soirée, elle posa sa main sur son ventre et, à l’abri de cette chaleur maternelle, l’œuf se divisa en deux cellules qui, à leur tour, se divisèrent en deux.

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