mercredi 28 août 2019

L’Avocat et la Prisonnière

14.800 signes


Tout a commencé quand…
J’imagine que c’est ainsi que débute une histoire.
Il y a le quotidien.
Les personnages suivent leur petite vie ordinaire.
Brusquement, un évènement particulier et tout bascule.
Plus rien ne sera jamais comme avant…
Tout commence donc quand Vincent Vasseur tombe en panne sur le chemin qui passe devant la tour. Enfin, à proprement parler, il ne tombe pas en panne, c’est sa voiture, forcément. À ce moment précis, je ne sais pas encore qu’il s’appelle Vincent Vasseur, qu’il est avocat au barreau de Nice, qu’il va avoir trente-deux ans dans une semaine, qu’il est célibataire.
À ce moment précis, je suis en train de ranger les surgelés dans le congélateur qui se trouve dans l’appentis. Le congélateur ne fonctionne pas et je pourrais tout aussi bien mettre les surgelés dans un placard quelconque, mais, je ne sais pourquoi, j’aime assez l’idée que les surgelés soient rangés dans le congélateur.
De l’appentis, j’entends donc un bruit de voiture sur le chemin, ce qui me surprend puisque le facteur vient de repartir en me laissant la livraison de surgelés et d’autres petites choses, comme des revues, du savon…
Le bruit de voiture meurt doucement : une belle automobile, toute brillante et chromée, est tombée en panne près de chez nous.
Je m’avance, curieuse. En plus du courrier, le facteur nous sert de lien avec le reste du monde que mes recherches sur le net m’ont appris à nommer la Terre. Hormis donc le facteur et ses livraisons hebdomadaires, personne ne vient jamais ici.
Personne.
La voiture est arrêtée et un jeune homme en sort. Il a l’air tout embarrassé et, dépité, il contemple ses pieds : ses beaux souliers vont s’écraser dans la boue. Il m’aperçoit, marque un léger temps d’arrêt, comme si quelque chose dans mon apparence le troublait, mais se reprend aussitôt et s’avance :
— Madame, je vous prie de m’excuser, je m’appelle Vasseur, Vincent Vasseur. Ma voiture vient de tomber en panne et mon portable n’a pas de réseau. Si vous permettez, je peux peut-être appeler un garagiste depuis chez vous ?
Je n’ai pas vraiment écouté ce qu’il disait, mais il a une voix posée et douce, quoiqu’un peu trop aiguë.
— Le téléphone est dans l’entrée, allez-y, je réponds sans plus de formalités.

L’entrée de notre tour est une sorte de long débarras et le jeune homme progresse en hésitant, comme si un serpent allait surgir brusquement. Il avise un téléphone en Bakélite, hésite, se retourne vers moi :
— Ce téléphone n’est pas branché, remarque-t-il avec un certain désappointement.
Je ne comprends pas son désarroi :
— Quelle importance ?
Sa logique le dispute à ses bonnes manières et, par politesse, il se saisit du combiné… qui lui renvoie les bips caractéristiques et rassurants. Je crois que c’est dès cet instant que son esprit s’ouvre à toute forme d’hypothèses et de théories.
Machinalement, il compose le numéro du service d’assistance qu’il paie chaque mois assez cher pour n’avoir jamais d’ennuis. Il ressaiera encore pendant vingt bonnes minutes avant de lâcher prise face à un crispant « toutes les lignes de votre correspondant sont occupées ».
Il me rejoint alors dans la pièce où il m’a vue entrer. Je ne sais pas trop si c’est notre cuisine ou notre salon, je pense que je pourrais utiliser le terme pompeux de « pièce à vivre ». On y trouve un évier, dans un coin, avec un frigo et une cuisinière. On y trouve également une grande table, des fauteuils dépareillés, une télé. En face, il y a même un bureau avec un ordinateur, un scanner, une imprimante et un fax. Je n’ai jamais su si quelqu’un s’en servait.
L’endroit est affreusement laid, abandonné, comme si personne n’y assurait jamais le ménage, ce qui est le cas en réalité, et Vincent est très mal à l’aise. Sa voiture est en panne, quelque part au milieu des Alpes, et il n’y a pas d’autre endroit habité à des kilomètres à la ronde.
— Je suis navré de vous déranger encore, mais auriez-vous un annuaire ? L’assistance ne répond pas et il faut absolument que je joigne un garagiste.
— Z’avez internet.
Je désigne l’ordinateur.

Vincent Vasseur m’empruntera du papier pour noter des numéros, fera des tas d’allers-retours entre l’ordinateur et le téléphone, suppliera ou menacera des garagistes, mais, deux heures plus tard, il finira par déclarer forfait. On est vendredi, en fin de journée. Lundi, c’est férié, Noël je crois, et personne ne viendra avant mardi.
Dans une dernière et vaine tentative, l’infatigable avocat essaiera de faire venir un taxi, priera pour que nous ayons nous-mêmes un véhicule qui lui permette de partir, puis, vaincu, me demandera où il peut trouver à dormir pour la nuit.

Quand je lui propose une chambre, il ne sait pas s’il doit se réjouir ou pleurer, car l’état de crasse de la tour ne lui a pas échappé. Il découvre pourtant une petite pièce propre. Je fais même l’effort de lui sortir des draps qui sentent bon et, au fond de lui, il est quand même heureux que sa voiture l’ait lâché près d’un lieu habité.
Il finit par me demander :
— Excusez-moi, mais vous vivez seule ?
Je lui explique qu’il n’a pas encore rencontré les cinq autres personnes qui partagent cette tour, mais qu’il les rencontrera au dîner. Il me remercie chaleureusement pour mon hospitalité, se confond en excuses au prétexte qu’il nous envahit à l’approche des fêtes et, plus tard, à table, il réussira à être charmant avec mes cinq compagnons. C’est là où je comprends tout le poids d’une bonne éducation.

Avec moi, il y a Camille, une petite dame qui peut avoir la cinquantaine. Elle reste assise toute la journée, à la fenêtre sans vitres de sa chambre, souvent bleue de froid, et elle fait des mots croisés.
Geneviève et Arthur pourraient avoir quitté l’adolescence, ils n’ont pas l’air d’enfants. Ils m’aident, si tant est que j’aie une activité qui requiert une quelconque aide. Récemment, je leur ai commandé une Wii et des tonnes de jeux. Depuis, ils parlent, ils commentent ce qui se passe dans les jeux, sur l’écran. En dehors de ces moments privilégiés, je n’ai jamais entendu le son de leur voix.
Pour décrire Robert, j’imagine que le terme le plus adéquat est « armoire à glace ». Lui, au moins, il a de la conversation derrière sa barbe épaisse et ses cheveux dans les yeux… mais je ne sais pas ce qu’il dit.
Enfin, il y a Louis. Il doit avoir entre trente et quarante ans. Il a un visage gracieux entouré de beaux et longs cheveux blonds. Quand il ne dort pas, il se tient debout, droit comme un piquet, à différents endroits. Il est parfois dans la tour, le regard tourné vers une fenêtre ou une porte. Il est parfois à l’extérieur, sur le chemin ou près de l’appentis. Je ne sais pas s’il regarde ou s’il attend. Si je lui parle, il me répond par un plaintif croassement.
En réalité, aucun d’eux ne sait son vrai nom. Je les ai rebaptisés, mais je ne sais plus quand.
Vincent réussit à leur faire, à tous cinq, la conversation ! Il parle de jeux à Geneviève et Arthur et ceux-ci lui répondent par des hochements de tête entendus. Il donne la réplique à Robert comme si ce qu’il disait avait un sens. Il m’aide à débarrasser la table, à charger le lave-vaisselle et il va se coucher sur un « bonne nuit » courtois.

Au matin, il est debout et se propose de m’aider. Il me demande, innocemment, si le chauffe-eau est en panne puisque les douches ne donnent que de l’eau froide. Étonnée, je lui réponds que tout va bien, que je ne savais pas que des gens avaient besoin d’eau chaude.
Plus tard, il va se mettre à ranger le salon, à récurer l’évier… tout en me racontant sa vie. Vincent Vasseur est avocat, une passion qu’il met, dès qu’il a un moment, au service d’associations caritatives et de personnes en grande difficulté. Il fait du sport, mais pas trop, a des amis, mais pas de copine, il aime cuisiner.
Je ne comprends pas de quoi il parle. Son agitation m’épuise. À ce rythme-là, la tour sera bientôt plus propre qu’elle ne l’a jamais été. L’idée me met mal à l’aise.
À midi, il veut préparer le déjeuner et reste interdit en découvrant le congélateur… inerte.
— Il est en panne ?
— Non.
Il pose trop de questions, la tête me tourne.
— Il devrait faire du froid, se plaint-il.
Agacée, je passe ma main sur les parois et le moteur se met alors à ronronner doucement.
— Mais les aliments se sont abîmés, continue-t-il.
Lasse, je l’abandonne là et vais me réfugier dans ma chambre.
Quand j’en ressors, en fin d’après-midi, tout le monde est installé dans le salon, complètement rangé, et même Camille fait ses mots croisés au milieu des autres.

— C’est quoi, ici ? questionne le petit avocat.
Je me sens obligée de lui répondre :
— Je ne sais plus, j’ai oublié. Je crois qu’il y avait trop de monde, pas assez de personnel, alors les tribunaux étaient pleins. On ne pouvait pas relâcher les suspects, on ne pouvait pas non plus les enfermer pour rien. Alors quelqu’un a eu l’idée de les déprogrammer pour les mettre en attente. Mais je me demande si tout a bien fonctionné. Je travaillais dans un bureau, puis ils m’ont proposé cette mutation, ils disaient que c’était un bon job.
— Qui vous a fait ça ? interroge-t-il à nouveau en me prenant les mains entre les siennes, et je ne sais pas si le geste m’agace ou me fait frissonner.
— C’est pas ici, c’est pas maintenant, j’ai oublié.

Il y a eu un dîner délicieux et Geneviève a parlé. Juste pour dire que les frites étaient trop salées, mais, bon, elle a parlé. Tout le monde est monté dans les étages pour rejoindre son lit et j’en fais autant. L’avocat me suit jusque sur le pas de ma porte et, là, il me demande :
— Vous vivez seule alors ?
— Ben, non, nous sommes six.
— Je voulais dire… Il y a un homme dans votre vie ? Quelqu’un qui vous câline ou vous prend dans ses bras ?
— Ben, y a le facteur qui me saute une fois par semaine, quand il vient porter le courrier et les livraisons.
— Le facteur est votre amant ! s’exclame Vincent comme si l’idée le choquait terriblement.
— Mon amant ? fais-je, surprise. Je ne sais pas si le terme convient, mais ce doit être quelque chose comme ça, oui, je suppose.
— Vous supposez ? S’il vous… saute ?
Le petit avocat bégaye et rougit terriblement sur le dernier mot, je comprends de moins en moins.
— Quel mal y a-t-il à ça ? Vous avez vu les autres habitants de la tour : qui d’autre pourrait me sauter ?
Le jeune homme, de rouge, est passé à pivoine.
— Ça ne marche pas comme ça ! lâche-t-il.
— Et comment ça marche ? Vous n’auriez pas envie de me sauter, vous ?
— Non ! crie-t-il presque, mais il enchaîne aussitôt :
— Enfin, ce n’est pas ce que je voulais dire, vous êtes une femme très belle, et je serais très honoré d’avoir des rapports avec vous, mais il faut se courtiser, tomber amoureux…
— Comme dans les films ?
— Oui, c’est ça !
— Oh, dommage, je réponds, déçue. J’aurais bien aimé coucher avec vous, vous me faites très envie quand vous ne parlez pas.
Pivoine et ne pouvant rougir d’avantage, le petit avocat devient tout blanc, comme s’il allait s’évanouir.
— Je… commence-t-il, mais il peine visiblement à trouver ses mots.
Il s’approche de moi et pose ses lèvres sur les miennes. C’est très doux et ça ressemble vraiment aux images de leurs films. Je sens sa langue chercher la mienne et c’est très agréable. Sa main caresse ma nuque, mes cheveux. Il y aura aussi un moment où ses mains me déshabilleront, il y aura des caresses, des baisers, il y aura plein de choses en fait. Des moments où il aura l’air si épuisé que je m’attendrai à ce qu’il s’endorme, mais où il recommencera, encore et encore.
C’est très bizarre, parce que très différent des moments où le facteur me prend, en déposant les colis et le courrier, beaucoup, beaucoup plus long, et plus doux, et en même temps plus fougueux. Je sais que j’ai déjà vécu des moments comme ça, mais ils sont si vagues et si lointains et, brusquement, je me mets à pleurer en me demandant où sont les personnes avec qui j’ai vécu ces moments, justement.
En me voyant pleurer, Vincent s’arrête aussitôt, se retire et me regarde :
— Je t’ai fait mal ? demande-t-il, la voix vibrant d’inquiétude.
— Non.
Je m’assois sur le lit, peut-être l’air ailleurs, et je me confie à lui :
— Je ne suis pas de cet endroit, je ne sais même pas d’où je suis. Ce que nous sommes en train de faire, je l’ai déjà vécu, avant, mais pas ici. Je ne me souviens pas d’où était cet avant.
Plus tard, en connaissant mieux Vincent, je dirais qu’il n’a pas réagi comme il aurait dû. Au « je l’ai déjà vécu », les crocs de sa jalousie auraient dû se montrer, mais, cette nuit-là, il est merveilleusement compréhensif. Comme il ne sait trop quoi dire, il adopte des phrases bateau genre « On trouvera ce qui s’est passé » ou « Maintenant, tout ira bien, tu n’es plus seule ».

Le lendemain, on est dimanche. Dans beaucoup de familles, on prépare la veillée de Noël, mais pas ici.
Vincent semble animé d’encore plus d’énergie que la veille et je reste assise une bonne partie de la matinée, juste à siroter un café qui refroidira plus vite que je ne le bois. Il m’explique que, même présumé coupable, un suspect doit bénéficier d’un jugement motivé, que si les autorités qui nous ont amenés là ne peuvent accomplir leur devoir, mes cinq compagnons d’infortune doivent être relâchés.
Je crois que j’essaie de lui rappeler qu’ils ont été déprogrammés et qu’ils n’ont nulle part où aller.

Il y aura des méls et des fax et des coups de fil et, le mardi, le petit avocat ne rappellera aucun garagiste. Jour après jour, chacun de mes cinq compagnons partira dans la camionnette du facteur qui a accepté de repasser, serrant précieusement contre sa poitrine une grande enveloppe pleine de papiers et d’instructions donnés par Vincent.
Il a usé de ses amis, de ses contacts, de ses influences, et, quelque part, un travail et un toit attend chacun d’eux. Je ne suis pas très au fait des coutumes humaines, mais j’ai vu des reportages et je crois qu’il a accompli un miracle.

Le jour se lève sur le dimanche suivant.
— J’imagine qu’il est grand temps que tu partes, lui dis-je.
— Ma voiture est en panne, répond-il tout de go.
Alors je me lève de la table de petit déjeuner où nous sommes installés et je sors dans la neige. Ma main passe sur le capot de sa voiture qui démarre doucement, heureuse de cette reprise d’activité.
— Tu ne vas pas rester toute seule ici, je peux te trouver un travail, un toit !
— J’ai un travail, je suis gardienne de prison.
— Mais tu n’as plus de prisonniers !
Je ne sais pas quoi dire. Une part de moi a envie de passer plus de temps avec cet étrange humain et une part de moi le trouve épuisant pour ma tête cotonneuse et sans souvenirs.
— Écoute, viens t’installer chez moi. J’ai une Wii et l’ADSL et de l’eau chaude. Et ce sera exactement comme ici et tu pourras repartir si tu le veux ! Et, si tu as envie, quand tu auras envie, je te ferai l’amour autant que tu veux !
Je crois que c’est la mention de l’ADSL qui a emporté ma décision. À la tour, l’accès au net est assez lent… et je n’ai jamais vraiment su à quoi il était relié.

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