jeudi 20 juin 2019

Elfe à vendre

15.100 signes


Une pluie fine gouttelait sur les larges fenêtres et le jour peinait à se lever derrière les lourds nuages gris, mais Christine aimait cette ambiance. Elle n’avait allumé que sa lampe de bureau et travaillait sur l’ordinateur avec cette impression d’être au creux d’une couette épaisse et nocturne.
La porte qui s’ouvre bruyamment et les néons qui hésitent et clignotent avant de s’allumer. 9:00, arrivée de Patricia, la nuit est finie.
Christine maugréa un vague bonjour, sans lever la tête de son travail, tandis qu’un flot de paroles se déversait déjà de la bouche de sa collègue, indiquant la météo, les derniers potins, le compte-rendu de la soirée passée et divers autres renseignements d’une utilité relative, mais certaine.
— Et la surprise du jour ! lança Patricia d’un ton triomphal sans attendre véritablement de réponse et tout en brandissant ce qui devait être à l’évidence un poster.
— Le mâle en exclusivité pour égayer les murs de notre antre ! continua-t-elle. Ze tombeur des cœurs rien que pour nos yeux à nous.
Elle punaisa sur un pan de mur libre un immense Aragorn, tout droit sorti de son film, en appuyant sur le « à nous ». Christine avait fini par lever la tête et esquissa un sourire.
— C’est vrai qu’il n’est pas mal, admit-elle. Y’a pas aussi Legolas, tant qu’on y est ?
— Pour toi, ma belle, répondit Patricia avec emphase, tout est possible. J’irai t’en chercher un jusque sur le net !
— Ce serait bien si on pouvait faire la même chose en vrai : aller se chercher un mec comme on va chercher un poster.
— Ouais, acquiesça Patricia avec un sourire chargé de mille sur-entendus. Et je suppose que tu prendrais un Nicolas ou un Eric, hein ?
Nicolas. Beau, gentil, prévenant, attentionné. L’homme parfait. Inaccessible puisque aucun signe connu ne le décidera à passer à l’action, pas même le décolleté de la mort qui tue ou une proposition plus qu’explicite.
Eric. Décontracté, disponible, toujours là pour la sortie ciné, le resto, le shopping, la balade en forêt. Pour tout en fait… sauf… Le super bon copain qui ne comprend visiblement pas ce que deux adultes, seuls le soir dans un appartement, sont censés faire quand la fille fait glisser la fermeture éclair de son joli haut noir, dévoilant bien accidentellement la dentelle de son soutif.

— Tu crois qu’ils font ça sur Internet ? interrogea Christine. On dit qu’on y trouve de tout. Je pourrais chercher avec « achat, mâle, disponible, très bon état ».
— Chiche, éclata de rire Patricia puis, prenant quelques pièces dans son porte-monnaie :
— Je vais au café. Un cappuccino, comme d’hab’ ?
— Yep.
La tornadante Patricia quitta la pièce, mais un sourire malicieux était resté sur les lèvres de sa collègue.
Moteur de recherche. Mots clés. Usage domestique. Elfe. Barbare. Achat. Livraison.
— Ça alors, murmura Christine, surprise elle-même du résultat.
Elle cliqua. Un site marchand à la présentation classieuse proposait un large choix d’hommes ou, plus exactement, de « mâles » puisqu’on annonçait, au milieu des modèles Conan ou barbare, des elfes, des nains, des lutins (des lutins ???) … Et, si ce n’était l’incongruité des produits présentés, le site semblait tout à fait sérieux.
— Y’en a qui doivent passer des heures à s’amuser, pensa Christine, étonnée quand même de tous les moyens mis en œuvre pour ce qui ne pouvait être qu’une blague d’étudiants en informatique, amateurs de fantasy.
Malgré tout, prise au jeu, elle suivit le lien qui indiquait la boutique la plus proche. Elle saisit le code postal et obtint une adresse à quelques pas des bureaux où elle travaillait. Intriguée, elle tapa un autre code postal… et le site indiqua à nouveau une adresse. Elle continua, allant jusqu’au code postal de la maison de ses parents, au fin fond de Trou Perdu… et une adresse apparut où elle savait se trouver un vieux moulin en ruine, mais ses investigations n’allèrent pas plus loin car Patricia revenait avec les gobelets de café chaud : il était plus que temps de se replonger dans le boulot.

Le soir. Les bureaux se vident. Certains, pressés, sont déjà partis, quelqu’un les attend. D’autres traînent leur ennui, retardant l’heure de se retrouver avec eux-mêmes et guettent un petit verre ou une sortie ciné.
Christine enfila son manteau, glissa son téléphone portable dans son sac à main, attrapa sa serviette.
— Tu as quelque chose de prévu ? lui demanda Patricia.
— Non, rien de spécial, je vais rentrer chez moi et dormir, je suis naze.
La jeune femme sortit. La nuit tombait vite à cette époque de l’année. Elle tourna le coin du bâtiment, se dirigeant vers l’arrêt de bus. Ses yeux s’attardèrent sur la plaque de la rue et le site internet du matin et sa liste de boutiques lui revinrent en mémoire. Tout cela était absurde, évidemment. Personne ne pouvait proposer des barbares ou des elfes. Et cette adresse était aussi bien celle d’un psychopathe qui la tuerait d’une seule décharge électrique lorsqu’elle appuierait sur la sonnette…
Elle s’y rendit, hésita quelques secondes et sonna. La porte s’ouvrit sur une dame sans âge, toute semblable aux gnomes des livres illustrés, quoique frôlant le mètre cinquante.
— Madame, soyez la bienvenue dans notre atelier. Entrez, je vous en prie.
Christine, plus curieuse que prudente, pénétra dans le bâtiment. On eût dit l’intérieur de la vieille boutique en bois des dessins animés et contes de Noël. Des… lutins (!) couraient dans tous les sens, pressés. La gnome attendait, un grand sourire aimable sur son visage rond.
— Vous souhaitez voir nos catalogues ou un produit en particulier ? Nous n’avons plus de stock si près des fêtes, mais tous nos modèles sont livrables à domicile.
La jeune femme laissa échapper une vague hésitation, mais la gnome, bonne vendeuse, débitait son boniment. Sans qu’elle se souvienne véritablement à quel moment elle avait dit « oui », Christine commanda un modèle Elfe grand blond et, en mal d’inspiration quand la gnome lui demanda comment elle souhaitait l’appeler, elle répondit bêtement « Legolas ».
Puis elle rentra chez elle, se rassurant maladroitement en se répétant qu’elle avait fait un rêve absurde – manque de sommeil ou mal quelconque, la période des fêtes n’étant jamais très gaie pour les âmes esseulées et le stress expliquant de nos jours tous nos petits soucis.

Les fêtes arrivèrent et, le trente-et-un au soir, Christine était plus que jamais persuadée qu’elle avait rêvé l’étrange magasin quand elle rentra chez elle, tard dans la nuit, l’estomac plein d’alcool, de foie gras et de mets plus ou moins digestes.
La clé tourne dans la serrure. La porte ouverte, les lumières allumées blessent violemment les yeux. Faire toujours les mêmes gestes pour ne pas perdre ses clés, son téléphone ou son portefeuille.
Un cri.

Dans le séjour, immobile et droit, un… un… elfe ? se tenait là et la regardait, impassible. La jeune femme hésita entre la terreur de trouver un inconnu chez elle et la surprise… et la surprise l’emporta parce que les elfes n’existent pas et ne peuvent donc vous agresser ! D’autant que ce n’était pas un « inconnu » qui la regardait, mais l’exacte réplique du modèle qu’elle avait commandé sur les pages glacées du catalogue de la gnome.
Une hésitation. L’envie d’articuler un « bonsoir » poli avant de poser quelque question, mais l’alcool et la chère trop grasse viennent à bout des dernières résistances. Un « ploc » sourd traduit le mieux la rencontre entre la jeune femme et son lit.

Christine ouvrit les paupières, douloureuses. Les chiffres verts du radio-réveil indiquaient 14:59.
Déjà, soupira-t-elle en pensant que ce jour férié était bien entamé, mais, dans le fond, qu’avait-elle de prévu ?
Nouveau cri.
Legolas lui sert le café au lit. Rangement du linge (repassé !) dans les penderies. Gestes précis, efficaces. Le café est sucré juste à point, l’omelette qui l’accompagne parfaite.


L’être humain n’est qu’un animal social, esclave des codes qu’il s’est inventés, et Christine, malgré un caractère enjoué et relativement anticonformiste, ne faisait pas exception à la règle. Aussi estimait-elle qu’il n’y avait rien de plus déprimant que de se retrouver seule un samedi soir.
Sans un bruit, semblant glisser sur le sol carrelé du petit appartement, Legolas avait desservi la table et, comme elle le lui avait demandé, lui préparait une infusion. La jeune femme s’installa sur le canapé, un coussin pressé contre son ventre, et zappa les chaînes du fidèle téléviseur.
Zap. Une comédie romantique et les deux héros s’embrassent goulûment en gros plan sur l’écran.
— Pouah, râla Christine, peut-être plus déprimée encore que d’habitude.
— Il reste de la glace au chocolat ? lança-t-elle à l’elfe qui s’affairait dans la cuisine.
— Je vous en sers ? s’enquit le serviteur.
— Attends, non, je viens, je vais t’apprendre l’art de l’empilage en matière de glace.
La gourmande rejoignit Legolas qui avait déjà sorti une coupe et l’avait déposée sur un plateau.
— Tu pourrais manger avec moi, remarqua Christine. Ce serait plus… sympa.
— Si vous le souhaitez.
La jeune femme soupira doucement.
— Sais-tu, lança-t-elle brusquement inspirée, que la meilleure façon de manger une glace, c’est dans le creux des reins d’une fille ?
— Si vous le dites, répondit l’elfe, sans passion, ni dégoût, ni attrait.
— Laisse tomber, c’est sans importance, je n’ai plus faim.
La jeune femme retourna vers son canapé. Quelques minutes s’écoulèrent quand une nouvelle idée lui vint :
— Sais-tu faire les massages ?
— Oui.
Un massage, c’était mieux que rien. Christine tendit au serviteur des flacons d’huiles hors de prix et s’allongea nue sur son lit. L’elfe, consciencieux, massait bien. Ne savait-il pas tout faire à la perfection ? La jeune femme ferma les paupières. Somnolant doucement, elle lâcha dans un souffle :
— J’aimerais que tu me fasses l’amour.
Le serviteur zélé et consciencieux faisait tout à la perfection.

Le jour entrait à travers les persiennes. Christine battit des paupières et regarda le radio-réveil : 10:00. Après une nuit aussi merveilleuse, elle aurait dû dormir plus longtemps. Elle sourit et se retourna. Le lit était vide et, près de la porte de la chambre, Legolas se tenait debout, raide comme un piquet.
Pas de bras amoureux pour la câliner au réveil, pas de poitrine puissante et chaude où poser sa tête. La jeune femme ressentit une cruelle impression de vide. Ce n’était pas ainsi que les choses devaient se passer. Elle retint les larmes qui, doucement, étaient montées jusqu’au bord de ses yeux et se racla la gorge.
— Madame souhaite-t-elle son petit déjeuner ? demanda la voix posée de l’elfe.

Le ciel était d’un bleu splendide, lumineux. L’ombre était froide, mais le soleil illuminait largement les terrasses de café.
Christine avançait la tête baissée, laissant ses larmes couler discrètement sur ses joues glacées. Pourquoi était-elle sortie ? Habitude hygiénique qui lui interdisait de rester toute une journée enfermée au même endroit ? Des amoureux passaient, se pressant tendrement l’un contre l’autre, échangeant rires, sourires discrets, mots doux. C’était cela être deux, pas autre chose, pas passer commande à une gnome baratineuse.
La nuit avait été parfaite, bien au-delà de ce qu’elle avait connu… mais il n’en restait rien sinon ce sentiment de vide. Qui se souciait de la perfection des performances quand seuls comptaient les petits mots murmurés à l’oreille et une main chaude pour presser la sienne dans les rues, les après-midis d’hiver ?
La jeune femme erra encore longtemps et ne rentra qu’à la nuit tombée, quand le froid la pressa chez elle. À son retour, elle trouva Legolas dans la petite entrée de l’appartement, attendant :
— Madame, un monsieur est passé durant votre absence, il souhaitait vous voir.
— Ah ? s’étonna Christine qui n’attendait personne. Il a laissé un message ?
— Non, madame. Il s’est juste présenté : Nicolas. Puis il est reparti, mais j’avais pris soin de lui proposer une boisson chaude ou une collation.
Nicolas. Le cœur de la jeune femme se figea. Pas besoin de beaucoup d’imagination pour se douter de ce que l’ami avait pensé en trouvant un homme aussi séduisant chez elle !

— Pourquoi ne pouvez-vous le renvoyer dans son monde d’origine ? supplia Christine, désemparée.
La gnome la regardait avec mépris, outrée :
— Dans quel genre de magasins croyez-vous être, mademoiselle ? s’indigna-t-elle. Nous ne sommes pas des trafiquants d’esclaves. Tous ces modèles ne sont qu’objets animés, créés pour vous servir !
La jeune femme claqua la porte de la boutique en ressortant et, dans la rue, donna des coups de pied rageurs dans une poubelle, sous les regards étonnés des passants, pour soulager sa frustration. Legolas devait repartir… mais comment ?

Petit café enfumé. Un rendez-vous. Ambiance complot.
Le rôle de la sorcière est tenu par Mélusine, l’une des meilleures amies du personnage principal, personnage principal qui, inquiète de ne pas être crue et de devoir rentrer chez elle pour se confronter à nouveau à l’elfe, se lancera dans des explications plus ou moins fumeuses et assez peu construites.
La sorcière interprétera donc le rôle du sauveur, sauveur calme et peu conscient de son implication dans le grand ordre cosmique.
Christine, mais elle s’y sera habituée, incarnera donc le rôle de celle par qui le scandale arrive.


Mélusine était sceptique :
— J’avoue que c’est l’histoire la plus extraordinaire que j’aie jamais entendue.
— J’ai du mal à te croire, grinça la jeune femme tendue par l’inquiétude. Ne me dis pas que ce ne sont pas des bagatelles pour les sorcières comme toi ?
— Je ne suis pas une sorcière, répondit Mélusine avec un léger sourire sur les lèvres. Où vas-tu chercher de pareilles idées ?
— Bon, OK, répondit Christine, j’accepte de croire que la magie n’existe pas si tu me débarrasses de la preuve qui habite ma maison.
Mélusine éclata de rire :
— Quand veux-tu que nous fassions ça ?
— Maintenant, je t’en prie, je ne veux pas retourner chez moi et l’y trouver encore.

Legolas ouvrit les yeux. Où était-il ? Autour de lui, le monde semblait étrangement propre, régulier, comme s’il se fût agi d’un monde virtuel, créé numériquement.
Il sursauta : à quelques pieds à peine de lui se tenaient un ogre gigantesque et laid, un troll (femelle ?) et un elfe noir vêtu d’une longue robe noire, à l’air lubrique. Puis, encore sous le choc, il vit l’ogre se tourner vers lui :
— Toi, la chochotte, tu vas attirer les monstres qu’on puisse les buter quand le nécro les aura piégés.
L’ogre lui parlait ! Et, avant qu’il ait pu faire quoi que ce soit, il sentit que son corps lui échappait et il se vit courir vers… une troupe d’orcs qui se tenaient un peu plus loin… et qui le tuèrent sans autre forme de procès.
Loading, please wait…
Legolas ouvrit les yeux. Il se tenait nu, au milieu d’une grande ville animée, mais personne ne semblait faire attention à lui. Et, sans qu’il puisse commander son corps, il se mit à courir, nu, à travers la ville puis les plaines, les bois…


NdA : Dans le jeu Everquest, quand un personnage mourait, il se retrouvait nu, en ville, et ne pouvait récupérer son matériel que s’il se démenait pour aller le chercher.

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