dimanche 28 avril 2019

Il faut savoir écrire le mot « fin »

7.700 signes


Marie et Paul restèrent un instant à se regarder au-dessus de la table de la salle à manger. Ils avaient couché les enfants qui devaient s’être endormis maintenant et les restes du repas étaient toujours là.
— Ce n’est peut-être pas utile de tout ranger, fit enfin remarquer l’homme, avec un sourire qu’il espérait heureux.
— C’est quand même mieux quand c’est tout propre, répondit Marie sans soutenir son regard.
Elle avait parfaitement conscience qu’il y avait quelque chose de ridicule dans ce souhait, mais elle commença à débarrasser et son mari l’imita. Ils chargèrent le lave-vaisselle, il passa l’éponge sur la table tandis qu’elle donnait un rapide coup de balai. Ils n’arrivaient plus à se parler, ils avaient trop fait d’efforts tant que les enfants étaient réveillés.
Les enfants. Un gentil garçon, une gentille fille. Une vraie histoire de conte de fées.
— Il y a un film que tu as très envie de revoir ?
Ils avaient tout rangé et il n’y avait rien d’autre à faire. Elle prit une profonde inspiration et le regarda enfin bien en face :
— Est-ce que tu m’en veux si je préfère… tu sais… c’est fini, maintenant…
— Je comprends, fit-il simplement.
Ses yeux se gonflèrent de larmes qu’il fut incapable de retenir. Le cœur lourd, il se dirigea vers son bureau et il entendit qu’elle se rendait à l’étage. Il n’avait pas besoin de la voir pour savoir exactement ce qu’elle faisait : elle était entrée dans la chambre de Julia et avait déposé un baiser sur son front, puis elle avait eu exactement les mêmes gestes pour Thomas. Ensuite, elle s’était rendue dans leur chambre où elle l’attendait, en se forçant à ne pas pleurer pour qu’il ne soit pas plus triste qu’il ne l’était déjà. Il n’avait pas son courage.
Toutes ces années comme médecin, il n’avait jamais pu se forger une opinion définitive sur l’euthanasie. Et aujourd’hui…
Elle ferma les yeux avant qu’il n’enfonce l’aiguille, après qu’ils se soient dit « au revoir ». Ce n’était pas évident d’être le dernier, mais il était médecin, ce n’est pas elle qui allait faire ça…
Ils partaient juste un peu en avance, parce qu’elle était chercheuse dans le bon laboratoire et avait su plus tôt. Les gouvernements ne pourraient pas cacher l’information très longtemps et ils ne seraient pas là pour voir la suite… C’était la fin du monde et les humains ne pouvaient plus réparer leurs erreurs. Marie et Paul étaient sincèrement désolés pour ceux qui assisteraient à la fermeture.

La queue semblait s’étirer à l’infini et Marie interpella l’homme qui se trouvait devant eux :
— Vous attendez depuis longtemps ?
Le vieillard la regarda avec de grands yeux étonnés : personne ne parlait dans cette interminable file d’attente, c’était la première voix qu’il entendait.
— Et où sont les enfants ? enchaîna la chercheuse, cette fois à l’intention de son mari.
Paul regardait autour de lui : ils étaient au milieu de… nulle part ? dans une queue infinie…
— Il n’y a aucun enfant ici, remarqua-t-il enfin, sans savoir si c’était rassurant ou non.
Sa femme n’avait pas attendu et remontait déjà l’étrange file d’humains, demandant à chacun s’il avait vu ses ou des enfants. Une créature apparut. Elle avait des caractéristiques humaines, mais elle ne faisait pas la queue et…
— Vous êtes un ange ? Vous pouvez me renseigner ? demanda aussitôt la femme, anxieuse.
La créature lui sourit gracieusement et répondit aimablement :
— Les enfants n’attendent pas ici, ils ne sont pas jugés.
Marie eut le sentiment qu’on retirait un énorme poids de ses épaules : ils étaient en paix, tout irait bien pour les deux êtres qu’ils chérissaient tant.
— Vous devriez reprendre votre place dans la file, continuait la sentinelle, avec la fin du monde, les délais vont augmenter et chacun doit attendre son tour.
L’humaine acquiesça d’un signe de tête et repartit vers son mari. Il y aurait un jugement et ensuite ? Plongée dans ses pensées, elle ne remarqua pas que l’ange venait d’être rejoint par un collègue et mit quelques secondes à comprendre qu’il l’appelait :
— Marie ? Venez avec moi, c’est une erreur, vous ne devriez pas être dans la file.
— Je vous demande pardon ?
— C’est la file d’attente avant jugement et réincarnation. Ce n’est pas votre place.
— Vous voulez dire que je suis condamnée, n’est-ce pas ? J’ai demandé à mon mari de tuer mes enfants et je ne mérite que l’Enfer ?
Le nouveau venu écarquilla les yeux, interloqué, et agita les mains :
— N’allez pas penser d’aussi vilaines choses, vous n’êtes pas punie du tout, vous avez fini votre cycle de réincarnations !
— Je ne comprends pas, répondit la chercheuse.
— Marie, de toute votre vie actuelle, avez-vous jamais menti ? Avez-vous jamais eu le moindre geste mesquin ? Avez-vous jamais nui à quiconque ? Vous avez toujours dit la vérité, combattu l’injustice même quand cela pouvait vous porter tort, vous vous êtes investie dans plusieurs causes, vous avez donné de l’amour à vos proches, mais également à de parfaits inconnus… Nous vous attendions et vous n’avez pas à faire la queue…
— Vous vous trompez, j’ai forcément fait des erreurs. Et Paul… il est dans la queue, je ne peux pas le laisser seul.
— Votre mari n’a pas terminé… et, avec cette fin du monde… tous les humains seront bientôt là et tous les univers ne sont pas prêts, nous avons énormément de travail et ce n’est vraiment pas votre place…
— Je ne peux pas laisser Paul tout seul… C’est mon âme sœur…
L’ange sourit, se voulant rassurant.
— Il vous rejoindra plus tard, quand ce sera son moment…
— Vous ne comprenez pas, plaida Marie et sa voix étant monté dans les aigus, l’inquiétude s’emparant d’elle. Vous me dites que je suis parfaite, mais vous voulez me faire vivre en abandonnant mon âme sœur derrière moi ? Ce n’est pas une récompense, ce serait une punition !
La chercheuse s’attendait à trouver une résistance et son cerveau carburait à plein rendement, cherchant des arguments logiques dans une réalité qui ne l’était probablement pas, mais l’ange haussa les épaules et s’en fut, sans débat. Son collègue, probablement aussi surpris que l’humaine qui rejoignait son mari en leur laissant de timides coups d’œil, le suivit quelques pas :
— Si elle ne devrait pas être ici, pourquoi tu ne fais rien ?
— Tu as déjà eu le sentiment de vivre en boucle la même journée sans pouvoir rien y changer ? lui répondit le second ange en lui désignant Marie d’un geste discret du menton.
— Que veux-tu dire ?
— Cette humaine… Cela fait je-ne-sais-combien de vies que je viens la chercher dans la file d’attente. Au cours de ses réincarnations, elle n’a jamais menti, trahi, toléré les injustices. Elle n’a jamais blessé un autre être vivant volontairement. A chaque vie, elle s’attache à de nouvelles personnes qu’elle ne peut se résoudre à abandonner dans la file et que, pourtant, elle ne reverra jamais car elle n’est pas leur âme-sœur, elle a juste changé leur karma, en bien, le temps qu’elle a passé avec eux. Les premières fois, j’ai essayé de la convaincre que sa véritable âme-sœur l’attend depuis des siècles, mais ça fait quelques files que j’ai abandonné.

Pensif, il regarde le dossier qu’il tient en main. Sur la tranche, le nom de l’ange a été calligraphié soigneusement, comme cela se faisait à l’aube des temps, sur les tout premiers dossiers. Sans gêne, son collègue, venu le rejoindre à la machine à café, le bouscule et lui arrache le dossier des mains, commence à le feuilleter.
— C’est quoi ? lance-t-il avant de s’interrompre en découvrant le CV. Et d’enchainer :
— Ouah, je n’ai jamais vu une affectation aussi longue au service des files d’attente ! C’est incroyable !
— Ce dossier est assez fascinant en fait, répond le premier, amusé et songeur. Cet ange échoue depuis des milliers d’années à guider une seule sainte…

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